Home Beauté et parfumsLa mémoire du cuir : comment Alberto Morillas compose une synesthésie

La mémoire du cuir : comment Alberto Morillas compose une synesthésie

by pascal iakovou
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Un après-midi sur une route de Madrid. Une voiture de collection, le moteur au ralenti, l’habitacle qui sent le cuir chauffé par le soleil de Castille. Alberto Morillas — dont la bibliographie olfactive compte plusieurs des parfums les plus vendus du XXe siècle — n’est pas en train de travailler. Il conduit. Et c’est précisément pour cette raison que la composition commence là.

La synesthésie comme méthode n’est pas nouvelle en parfumerie. Ce qui l’est davantage, c’est de la revendiquer explicitement comme structure compositionnelle. Legend Leather, signé pour Mizensir, part d’un postulat déclaré : la mémoire sensorielle fonctionne par superposition, non par succession. Le son du moteur, le toucher du volant, l’odeur du cuir ne se suivent pas — ils coexistent. La pyramide olfactive doit donc tenir ce même équilibre.

Le problème technique du cuir

Le cuir en parfumerie est une convention plus qu’une réalité chimique. L’odeur du cuir tanné ne s’extrait pas : on la reconstruit. Les voies classiques passent par le bouleau empyreumatique (birch tar), par la fumée de gaïac, ou par des molécules de synthèse comme le Iso E Super ou l’éthylène brassylate. Chacune capte un aspect — l’animalité, la fumée, la texture — sans jamais couvrir le spectre entier.

Morillas l’a formulé lui-même :

« Il y a de multiples façons d’évoquer le cuir. Ici je voulais conjuguer la force et la douceur, mais aussi la volupté d’une sensation peau contre peau avec la puissance d’un cuir au caractère dense. »

Sa réponse compositionnelle repose sur un empilement de registres distincts qui, par accumulation, produisent l’impression cuirée sans jamais la désigner directement. Les aldéhydes ouvrent la composition en créant une vibration métallique et légèrement grasse — caractéristique des cuirs neufs, notamment des selleries automobiles avant vieillissement. Le gaïac, résine du bois de gaïac (Guaiacum officinale), introduit la dimension fumée et boisée associée aux cuirs travaillés au tan végétal. L’iris safrané fait basculer vers quelque chose de plus poudré, presque textile — cuir de gants plutôt que cuir de siège.

Ce qui retient l’attention, c’est la base. L’immortelle (Helichrysum italicum), distillée principalement en Corse et en Sardaigne, déploie des facettes qui vont du miel au tabac en passant par une note curry caractéristique de ses cétones. Le styrax, résine extraite de l’écorce du liquidambar, apporte une densité balsamique et légèrement cuirée par elle-même — c’est l’un des rares ingrédients naturels qui touche directement au registre cuir sans artifice. Leur association avec l’ambre gris crée ce que Morillas nomme la « densité sensuelle » : une base qui ne lâche pas, qui reste sur la peau plusieurs heures après que les aldéhydes se sont évanouis.

Pochet du Courval : quand le contenant commente le contenu

Le flacon mérite qu’on s’y attarde — non pour son esthétique, mais pour ce que le choix du fabricant dit sur la maison. Pochet du Courval, cristallerie fondée en 1623 dans l’Aisne, est l’un des derniers verriers français à maîtriser le moulage-soufflage en grande série pour la parfumerie de prestige. Leurs ateliers fournissent Chanel, Hermès, Dior entre autres.

Pour Legend Leather, le flacon est en verre transparent — choix délibérément sobre pour un jus qui aurait pu justifier une teinte ambrée. Le capot en zamak injecté galvanisé noir brillant, avec gravure en relief sur le dessus, emprunte au vocabulaire de l’objet mécanique : le zamak est l’alliage de zinc, aluminium, magnésium et cuivre utilisé pour les pièces de carrosserie automobile et les boîtiers de montres. La collerette en aluminium anodisé complète la métaphore industrielle. Le flacon ne représente pas une voiture — il en reprend la grammaire matérielle.

L’héritage du parfumeur

Alberto Morillas a co-signé Acqua di Giò pour Giorgio Armani en 1996, CK One en 1994 avec Harry Fremont, Beautiful pour Estée Lauder en 1985. Son registre de prédilection n’est pas le cuir : c’est l’aquatique, le floral transparent, la modernité propre. Legend Leather représente donc un déplacement conscient — le parfumeur choisit de travailler un matériau qu’il n’a pas fréquemment signé, et le revendique comme tel. Ce n’est pas une reformulation de catalogue. C’est une exploration de fin de carrière vers un territoire plus sombre, plus dense.

Mizensir, maison genevoise fondée par l’ancien directeur d’IFF Alberto Morillas himself (la maison est en réalité son atelier propre, créée en 2010), n’a pas la puissance de distribution des grands groupes. Ce positionnement étroit est une condition, pas une contrainte : il autorise une prise de risque compositionnelle que le marché de masse ne tolère pas.

« J’étais grisé par cette sensation de vitesse et de liberté, j’avais envie de le raconter dans une composition ultra moderne, comme une passion que l’on transmet à une jeune génération. »

La phrase dit quelque chose d’important sur l’ambition de Legend Leather : c’est un parfum de transmission. Pas une archive, pas un hommage. Une tentative de faire entrer dans une bouteille ce que la pellicule photographique ne peut pas fixer — l’odeur d’un après-midi qui ne reviendra pas.

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