Chez Jean Paul Gaultier, Duran Lantink n’a pas hérité d’un musée, mais d’un laboratoire

by PASCAL IAKOVOU
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Il aurait pu jouer la carte de la révérence, citer sagement le marinière et le corset-bustier, rassurer une maison en pleine transmission. Duran Lantink, lui, a choisi d’imprimer l’héritage Gaultier en 3D, de le distordre, de le faire muter. Pour ses débuts en haute couture, le successeur désigné du couturier ne conserve pas l’archive : il l’active.

Quand un créateur reprend une maison qui porte encore le nom de son fondateur vivant, deux tentations le guettent. La première est le pastiche affectueux, ce mimétisme prudent qui rassure la clientèle et les actionnaires mais transforme la griffe en musée figé. La seconde est la table rase, la rupture spectaculaire qui fait le buzz d’une saison avant de couper la maison de ses propres racines. Duran Lantink, nommé directeur de création permanent de Jean Paul Gaultier à l’automne 2025, a présenté à l’été 2026 sa première collection haute couture durant la Paris Haute Couture Week. Il n’a choisi ni l’une ni l’autre voie. Il en a inventé une troisième, plus inconfortable, plus intéressante : celle qui traite l’archive non comme un dépôt à préserver sous verre, mais comme une matière première à retravailler.

La collection, que la maison a présentée sous une identité proche du terme « Tech Couture », s’appuie sur une technologie qui n’a rien d’ornemental. Du TPU flexible et du PA12, tous deux imprimés en trois dimensions, forment des exosquelettes qui structurent les silhouettes de l’intérieur, amplifiant les épaules jusqu’à des volumes extrêmes, projetant cols et décolletés vers des architectures presque minérales. Des pièces à découpes, des structures tubulaires qui semblent avoir poussé à même le corps plutôt que d’avoir été cousues dessus, cohabitent avec les codes les plus reconnaissables de la maison : le tailoring impeccable, le corset devenu signature depuis les années 1980. Rien n’est renié. Tout est reconfiguré.

Ce qui frappe, dans les intentions rapportées autour de cette collection, c’est la double généalogie convoquée. D’un côté, les silhouettes fastueuses de Louis XIV et de Marie-Antoinette, relues à travers un prisme résolument contemporain — la cour comme laboratoire du spectacle vestimentaire, bien avant que la mode n’invente ce mot. De l’autre, une référence plus intime à l’histoire de la maison elle-même : les costumes que Jean Paul Gaultier avait imaginés en 1985 pour la chorégraphe Régine Chopinot, ressuscités ici sous forme de silhouettes graphiques et de volumes sculpturaux. L’archive cite l’archive. Le geste n’est pas celui d’un héritier qui feuillette un catalogue avec déférence, mais celui d’un lecteur qui souligne, raye, annote dans les marges.

Cette manière de traiter l’héritage n’est pas seulement une posture créative : c’est aussi, chez Lantink, une continuité de méthode. Le créateur néerlandais s’est fait connaître par un travail d’upcycling revendiqué, une pratique où le vêtement préexistant devient matériau brut plutôt que produit fini. Appliquée à l’archive Gaultier, cette grammaire prend un sens supplémentaire : elle refuse de figer en icône intouchable ce qui, à l’origine, fut lui-même un geste de subversion. Gaultier n’a jamais été un couturier de la révérence. Il a fait du corset un vêtement de rue, brouillé les frontières entre masculin et féminin bien avant que la mode n’en fasse un argument marketing, habillé Madonna d’un soutien-gorge conique devenu manifeste. Distordre cet héritage plutôt que le récurer avec application est peut-être, paradoxalement, la façon la plus fidèle d’en perpétuer l’esprit.

Reste une question que cette première collection couture laisse ouverte, et qui dépasse le seul cas Gaultier : que devient l’archive d’une maison quand son nouveau gardien s’intéresse moins à la conserver qu’à la décomposer pour voir ce qu’elle contient encore de vivant ? Entre le musée et le laboratoire, Duran Lantink vient de choisir son camp. La suite dira si la clientèle de la haute couture, habituée à la fidélité rassurante des rituels, le suivra jusque-là.

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