Quand les certitudes s’effritent, il reste ce qui a toujours tenu les hommes ensemble : la beauté, la mémoire, le sentiment d’appartenance. Pour l’automne-hiver 2026-2027, Rami Al Ali ne présente pas une collection de haute couture, il tisse une mémoire commune — celle d’un monde arabe relié par des fils invisibles, du Golfe à la Syrie, de l’exil à la lumière retrouvée.
Depuis plus d’une décennie, Rami Al Ali fait partie de ces silhouettes discrètes mais tenaces du calendrier parisien de la haute couture. Né en Syrie, formé à Damas puis installé à Dubaï, le couturier a construit sa maison loin des projecteurs de l’industrie occidentale, en conservant un geste que peu revendiquent aussi frontalement : une architecture du drapé qui doit autant à la sculpture qu’à la tradition textile du Levant. Chaque saison, il revient à Paris présenter non pas une collection au sens strict du terme, mais une proposition — un point de vue sur ce que peut encore dire la couture lorsqu’elle refuse de n’être qu’un exercice de style.
Pour cet automne-hiver 2026-2027, cette proposition porte un nom : Threads of Light: A New Dawn. Le communiqué qui l’accompagne s’ouvre sur une phrase qui, venant d’un créateur syrien s’adressant au monde depuis Paris, pèse plus lourd qu’une simple formule de style : « En des temps d’incertitude, ce qui demeure est ce qui nous a toujours unis — la beauté, la mémoire, le sentiment d’appartenance, et la lumière qui nous guide. » La collection se construit comme une réflexion sur les liens durables qui ont façonné le paysage culturel du monde arabe depuis des siècles, ancrée dans un héritage partagé qui traverse le Golfe, la Syrie et au-delà.
Ce que Rami Al Ali choisit de nommer des fils invisibles — l’artisanat, l’architecture, le commerce, la migration, la poésie, la musique, la mémoire collective — trouve dans le vocabulaire même de la haute couture un écho presque littéral. Car le fil, ici, n’est pas seulement une métaphore : c’est la matière première du métier. Broder, c’est inscrire une trace dans un tissu ; draper, c’est faire tenir une histoire dans une forme. En choisissant de faire de ces gestes le sujet explicite de sa collection plutôt que son simple outil, le créateur déplace le regard : la robe cesse d’être un aboutissement pour redevenir un récit en cours, celui d’un patrimoine qui circule, se transmet, se recompose au fil des routes commerciales, des exils et des chants populaires qui ont, plus sûrement que les frontières, dessiné les contours d’une civilisation.
Il y a, dans cette manière de convoquer l’architecture, la poésie ou la mémoire collective sans jamais les illustrer littéralement, un pari singulier : celui de faire de la haute couture un espace où une région du monde peut se raconter à elle-même, loin des récits qu’on lui prête habituellement depuis l’extérieur. La Semaine de la Haute Couture parisienne, longtemps pensée comme la chambre d’écho exclusive d’un savoir-faire occidental, accueille depuis quelques saisons des voix venues du Golfe et du Levant qui ne demandent pas leur place, mais la prennent, avec leurs propres références. Rami Al Ali s’inscrit dans ce mouvement sans jamais le revendiquer frontalement — il préfère laisser la lumière, celle du titre de sa collection, faire le travail : une aube nouvelle, suggère-t-il, ne s’annonce pas, elle se coud, fil après fil, dans le silence studieux d’un atelier.

































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