Ce que le marché paie pour l’anonymat de Martin Margiela

by PASCAL IAKOVOU
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Cent quatre-vingt-quinze lots, aucune photographie du créateur, aucune interview accordée sous son nom en plus de trente ans de carrière : la vente des archives personnelles de Martin Margiela vient d’établir un record, porté par des enchérisseurs venus d’Asie.

Une vente, pas une rétrospective

Cent quatre-vingt-quinze lots issus des archives personnelles de Martin Margiela ont été dispersés le jeudi 9 juillet, au terme de cinq jours d’exposition au Quartier Général, 71 rue de la Fontaine-au-Roi, à Paris. La vente, organisée par Maurice Auction en collaboration avec Kerry Taylor Auctions, a réuni plus de 1 500 participants représentant 41 nationalités — une portée internationale qui prolonge, sous une autre forme, la position que le créateur belge a occupée dans la mode depuis la fin des années 1980 : jamais photographié, jamais interviewé sous son propre nom, absent de la scène à l’issue de ses propres défilés.

L’Asie, principale enchérisseuse

La participation internationale, particulièrement soutenue en provenance du Japon, de la Corée du Sud, de la Chine et de l’Asie du Sud-Est, dépasse le cercle habituel des collectionneurs de mode française. Plus de 3 000 visiteurs se sont déplacés en cinq jours, certains revenant plusieurs fois sur place pour parcourir l’ensemble de la collection. Documents, objets, prototypes et artefacts de création composaient, plus qu’une vente de mode, une immersion dans l’univers personnel d’un créateur qui a construit toute sa carrière sur le refus de cette même exposition.

Détail
195 lots, 100 % adjugés (vente dite « blanc gant »).
Total : 1 385 020 €.
Nouveau record mondial pour une pièce Maison Martin Margiela.
Record également établi pour un manteau Hermès et pour une pièce Hermès signée Martin Margiela.

Le paradoxe de l’archive anonyme

Martin Margiela a construit sa position dans l’industrie sur un refus systématique de la visibilité personnelle : étiquette vierge, visage jamais montré, réponses données au nom du studio plutôt qu’en son nom propre. Que des objets issus de ses archives personnelles atteignent aujourd’hui des records d’enchères dit quelque chose du renversement qu’opère le marché sur les figures qui ont refusé la lumière pendant leur carrière active : l’absence délibérée devient, avec le recul, la matière première de la rareté.

« Organiser cette vente et travailler avec Martin Margiela a été un projet hors norme, qui laissera une empreinte durable », a résumé Salomé Pirson, commissaire-priseur de la vente — l’une des rares personnes aujourd’hui physiquement associées à la dispersion de ce qui a longtemps échappé à toute mise en avant nominative.

Une pièce Hermès, deux records

Parmi les résultats notables, une pièce de la période Hermès du créateur — où il officia comme directeur artistique de 1997 à 2003 sans jamais lever l’anonymat qui a défini sa carrière chez Margiela — a établi un double record : celui d’un manteau Hermès, et celui, plus large, d’une pièce Hermès signée par Martin Margiela. Le rapprochement des deux maisons dans une même vente illustre la façon dont le marché relie aujourd’hui l’ensemble d’une trajectoire créative, y compris ses années les plus discrètes.

Reste à savoir si cette vente, en révélant l’appétit du marché pour l’intime d’un créateur qui a passé sa carrière à s’en défendre, en appellera d’autres — ou si l’archive personnelle de Martin Margiela restera, comme le reste de son œuvre, une exception qui ne se répète pas.

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