Home Food and WinePatrick Roger : ce que la Fonderie de Coubertin a changé au métier de Chocolatier

Patrick Roger : ce que la Fonderie de Coubertin a changé au métier de Chocolatier

by pascal iakovou
0 comments

En 1986, dans les cuisines de la Maison Mauduit à Paris, un apprenti pâtissier récalcitrant est envoyé en punition au poste de chocolatier. Il s’appelle Patrick Roger. Il a dix-huit ans. La sanction sera définitive.

Quatorze ans plus tard, Meilleur Ouvrier de France, il entre dans la cour de la Fonderie de Coubertin — cette fonderie d’art fondée en 1934 à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, qui a coulé du Giacometti, du César, du Arman. C’est là que quelque chose bascule. Non pas dans l’ambition — elle était déjà entière — mais dans la méthode. Le Chocolatier comprend qu’il peut pérenniser ce que le chocolat, par nature, condamne à disparaître.

Ce que la fonderie apprend à un Chocolatier

Le chocolat et le bronze partagent une même exigence fondamentale : la maîtrise de la température. Le tempérage du chocolat — ce processus de montée, descente et remontée thermique qui stabilise les cristaux de beurre de cacao et confère la brillance, le croquant, la tenue — exige une précision au degré près. La coulée en bronze obéit à une logique comparable : le contrôle de la chaleur détermine la structure cristalline du métal, ses propriétés mécaniques, la fidélité du rendu à la cire perdue d’origine. Patrick Roger n’a pas changé de discipline. Il a changé de matière.

Depuis 2000, les deux pratiques coexistent dans l’atelier de Sceaux — reconstruit après l’incendie de 2014 qui avait tout détruit — sous la direction de Stefano, chef d’atelier présent depuis près de vingt ans. D’un côté, seize millions de chocolats produits annuellement. De l’autre, 715 sculptures recensées à ce jour, coulées en bronze, aluminium ou argent selon les pièces.

Détail technique — La sculpture Annie Lennox Bronze et aluminium, réalisée à la Fonderie Bocquel. Dimensions : 500 × 280 × 300 cm. La pièce s’articule sur une structure filaire — réseau de tiges métalliques tendues qui évoquent moins un corps qu’une force en déplacement. C’est la même logique que dans la Amazone de 1994 — cette demi-sphère née d’un accord entre caramel et acidité du citron vert, dix millions d’exemplaires vendus depuis — : la forme sphérique parfaite comme contenant d’une tension intérieure.

50 hectares d’amandiers

En 2014, l’année de l’incendie, Patrick Roger achète cinquante hectares d’amandiers et quatre hectares de vignes près de Perpignan. Le geste est agricole autant qu’éditorial. La culture de l’amande française — variété fragilisée par la concurrence des amandes californiennes — constitue la matière première de L’instinct, le praliné amandes-noisettes de la maison. À Madagascar, il s’approvisionne auprès de 1 200 paysans dont les cacaoyers produisent ce que Patrick Roger considère comme l’un des cacaos les plus fins au monde.

Ce rapport à la provenance n’est pas un argument de communication. C’est la condition de possibilité d’un travail qui repose entièrement sur la qualité intrinsèque de la matière — celle qu’aucun tempérage, si précis soit-il, ne peut compenser si la fève est médiocre.

Neuf boutiques comme neuf sculptures

Chaque boutique parisienne est conçue par Patrick Roger lui-même comme une proposition architecturale distincte. Le réseau tubulaire de la Madeleine. La structure sculpture métal du Faubourg Saint-Honoré. Les murs en bois brûlé de Saint-Germain. La boutique du Marais, construite avec vitraillistes et bronziers. Le vert émeraude traverse l’ensemble comme seul invariant chromatique. Ce n’est pas une identité visuelle au sens marketing — c’est la couleur du cacao cru, avant la fermentation qui le noircit.

La logique de la punition de 1986 n’a jamais vraiment cessé. Patrick Roger continue de travailler dans la contrainte — celle du chocolat qui fond, celle du bronze qui refroidit, celle de l’amandier qui exige trois ans avant de produire. Ce que la Fonderie de Coubertin lui a appris, ce n’est pas à sculpter. C’est à accepter que certaines matières commandent le temps, et non l’inverse.

PATRICK ROGER, SCULPTEUR ET CHOCOLATIER, PHOTOGRAPHIÉ LE 9 AVRIL 2019, À SCEAUX (92330, FRANCE)

Related Articles