KIDILL printemps-été 2027 : « Chaotic Discord », ou l’art de ce qui se cache sous la surface

by Pascal Iakovou
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Douze ans. C’est le temps qu’il aura fallu à Hiroaki Sueyasu pour se sentir « prêt à se confronter à la profondeur même du vêtement ». Ce n’est pas une confession d’humilité — c’est une déclaration de programme.

La main comme outil de pensée

Avec la collection printemps-été 2027, KIDILL opère un déplacement fondamental. Les collaborations dialoguées et les imprimés graphiques qui avaient construit la réputation de la maison laissent place à quelque chose de plus intime et de plus physique : le patronage, l’embellissement textile, le geste de la main. Ce n’est pas un retour en arrière mais une plongée. Sueyasu a décidé d’aller là où peu de créateurs osent aller après une décennie de reconnaissance : vers l’essentiel technique.

Craquelures, strates, secrets

La collection introduit des procédés d’une rare sophistication. Les pièces en denim et sweat-shirts présentent des réseaux de craquelures obtenues par découpes assemblées à l’aide de près de trois cents épingles, recouvertes de couches successives de peinture craquelée. Avec le temps et le port, cette pellicule se fissure et révèle progressivement des badges et détails dissimulés. Il ne s’agit pas d’un effet visuel — c’est une temporalité inscrite dans le tissu lui-même. Le vêtement change avec son porteur, dans une co-évolution rare dans le prêt-à-porter.

Le tartan décomposé, la silhouette déplacée

Le tartan est recomposé en patchwork dont les motifs sont délibérément désarticulés et agrandis bien au-delà de leur échelle d’origine. Les chemises et pièces en denim naissent d’un procédé où des feuilles imprimées de graphismes proches de flyers sont recouvertes de silicone avant d’être appliquées directement sur le tissu — et là où des sections se détachent, une autre sérigraphie apparaît, cachée en dessous. Construction en strates, lecture différée : c’est une poétique du sous-jacent.

Juicy Couture et l’excès comme méthode

La seule collaboration de la saison est avec Juicy Couture. Rhinestones, paillettes, motifs d’ailes : les codes visuels de la mode des célébrités des années 2000 sont poussés à leur paroxysme dans des hoodies oversize pliés et reconstruits. Derrière l’apparent paradoxe — une maison de direction artisanale s’associant à l’emblème du sportswear-luxe américain — il y a une logique KIDILL : l’excès assumé comme déplacement, l’ironie qui ne trahit jamais le sérieux du geste.

« Je ne veux pas cautionner l’instant où le chaos d’hier se fige en uniforme classique », confie Sueyasu. C’est peut-être la phrase la plus lucide de la saison. À une époque où toute subversion est immédiatement récupérée, répliquée et neutralisée, KIDILL choisit de maintenir le mystère à l’intérieur du vêtement — littéralement. Ce que vous portez cache encore quelque chose. Et c’est précisément ça, l’élégance.

Visuels par Enrique Urratia pour Luxsure

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