Il y a quelques années, Eli Russell Linnetz a réservé un voyage pour surprendre ses cousins à Martha’s Vineyard. Quand il est arrivé, la maison familiale avait changé de mains. Ses cousins étaient partis depuis longtemps. À leur place — une famille de parfaits inconnus, installée dans ce qui avait été un repaire modest depuis les années 1950 et était désormais un « WASP-y summer getaway » : la maison transformée, épurée, reconvertie en symbole d’une certaine Amérique aisée, blanche, estivale.
Linnetz n’est pas parti. Il est resté. Il a volé la voiture familiale et sillonné l’île. Ce weekend improbable — deux côtes, deux Amériques, deux registres esthétiques sous un même toit — est devenu « The Island », la saison 14 d’ERL présentée à Paris.
La mode comme autobiographie vraie
Ce que les collections d’ERL ont toujours compris, c’est que la mode californienne n’est pas une géographie mais une posture. Linnetz a grandi à Venice Beach — un endroit qui a lui-même été avalé par la gentrification, ses trottoirs de skate devenus couloir de promeneurs en vêtements de luxe athleisure. Arriver à Martha’s Vineyard et trouver la maison de ses cousins transformée en résidence preppy, c’est retrouver le même processus à l’autre bout du pays.
« The Island » ne traite pas ce sujet de manière frontale — c’est la force de la collection. Elle ne dénonce rien. Elle superpose. Tartans et madras de la côte Est se froissent contre des sweats « Venice » délavés par le soleil, comme s’ils avaient traîné trop longtemps sur une terrasse. Des vestes de denim vert chartreuse arrivent à côté de blazers en plaid à larges revers. Les codes preppy et les codes skate ne s’excluent pas : ils coexistent dans le même vêtement, avec le même degré d’absurdité tranquille que ce weekend chez des inconnus.
L’Amérique comme matière première
Ce qui distingue ERL des marques qui se contentent de citer l’American sportswear, c’est l’attention portée au caractère vécu, usé, altéré des vêtements. La collection SS27 use de tissus recyclés, de plaids morts-stocks, d’étoffes vintage collectées par Linnetz lui-même. Le denim acid-wash rappelle l’esthétique des années 1980 — une décennie dont certains Américains « still trapped in » n’ont jamais vraiment émergé, selon les notes de la marque.
Il y a quelque chose de mélancolique et d’espiègle à la fois dans cette accumulation. Les chaussures de la saison — tassel driving loafers en croco jaune, en pervenche, en rose — sont toutes lavées et délavées au soleil pour donner un effet « lived-in ». ERL ne fait pas du neuf qui imite le vieux. Il fait du vieux qui a vraiment servi. Nuance fondamentale.
Paris comme miroir de Venice
Il y a une ironie que Linnetz semble savourer en présentant cette collection à Paris. La Fashion Week, avec ses codes rigides, ses hiérarchies silencieuses, son protocol d’appartenance — c’est une autre version du « WASP-y summer getaway ». Une maison qu’on habite par invitation, dont on ne choisit pas les règles, où il faut naviguer entre ce qu’on est et ce qu’on est censé représenter.
La saison 14 est aussi la première collection ERL entièrement produite dans un showroom indépendant, avec toutes les pièces fabriquées en Californie. C’est un geste de souveraineté qui résonne avec l’histoire derrière la collection : prendre la maison de quelqu’un d’autre comme décor ne vous appartient pas. La vôtre, vous la construisez vous-même. À Venice. Puis vous la portez à Paris.


















































