Home Food and WineAlexandre Bonnet, les Coteaux Champenois ou la Champagne sans effervescence

Alexandre Bonnet, les Coteaux Champenois ou la Champagne sans effervescence

by pascal iakovou
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Aux Riceys, le Pinot Noir n’a pas toujours besoin de bulles pour parler. Il peut devenir rouge tranquille, blanc minéral, vin de table au sens noble du terme : une bouteille que l’on ouvre pour écouter le sol plutôt que la mousse. Avec ses Coteaux Champenois Rouge et Blanc 2022, le Domaine Alexandre Bonnet rappelle une évidence parfois oubliée : la Champagne fut aussi, avant son triomphe effervescent, une terre de vins tranquilles.

Le sujet est presque à contre-courant. Dans l’imaginaire collectif, la Champagne demeure attachée au bruit du bouchon et à la verticalité festive de la flûte. Les Coteaux Champenois, eux, déplacent le regard vers une autre temporalité. L’INAO définit l’AOP Coteaux Champenois comme une appellation réservée aux vins tranquilles blancs, rosés et rouges produits sur une partie du vignoble champenois, caractérisés notamment par leur acidité naturelle et leur vivacité.   Ce sont des vins sans effervescence, mais pas sans tension.

Situé aux Riceys, au cœur de la Côte des Bar, le Domaine Alexandre Bonnet exploite 47 hectares répartis sur une mosaïque de « Contrées ». Le dossier de presse présente le domaine comme l’ambassadeur d’une Champagne méridionale et parcellaire, où champagnes, Coteaux Champenois et Rosés des Riceys cherchent à exprimer la richesse d’un terroir kimméridgien.   Les Riceys occupent une position singulière : tout au sud de l’Aube, la commune est la plus méridionale de la Champagne et la seule en France à bénéficier de trois AOC — Champagne, Coteaux Champenois et Rosé des Riceys.  

Cette géographie explique beaucoup. Les coteaux reposent sur des calcaires et marnes du Jurassique kimméridgien légèrement ferrugineux, avec une altitude moyenne de 250 mètres et un climat à la fois frais et ensoleillé dans le sud de la Champagne.   On pense évidemment à la proximité bourguignonne, non comme argument facile, mais comme parenté de sols et de lecture du Pinot Noir. Aux Riceys, le cépage trouve une expression septentrionale, tenue par l’acidité, mais suffisamment mûre pour ne pas rester dans l’austérité.

Le Coteaux Champenois Rouge 2022 est issu de Pinot Noir provenant d’une sélection massale de vieilles vignes exposées plein sud, avec une taille raccourcie en Guyot simple. Les pratiques culturales mentionnent viticulture de précision, travail des sols, enherbement ou semis dans l’inter-rang, composts organiques, absence de désherbant et d’insecticide, ainsi que les certifications HVE et VDC depuis 2015.   Le domaine ajoute des actions de biodiversité : implantation de vergers, chênes truffiers, jachères mellifères, tonte tardive des espaces enherbés et réfection des cadoles.  

À la cave, le rouge est travaillé avec une logique d’infusion : vendanges manuelles et progressives, tri à la vigne, convoyage en caisses ajourées, tri manuel sur tapis, encuvage gravitaire en grappes entières, infusion en cuve ouverte pendant environ une semaine, fermentation malolactique naturelle, faible sulfitage et filtration légère. L’élevage se fait majoritairement en fûts de chêne de seconde main pendant plusieurs mois, puis le vin vieillit deux ans en bouteille. La production du millésime 2022 atteint 5 216 bouteilles et 113 magnums.  

Le résultat, selon la fiche technique, donne une robe rubis profond, un nez dominé par la cerise bigarreau et les petits fruits noirs, puis des nuances de violette, de fruits des bois et de poivre noir à l’aération. La bouche repose sur une attaque généreuse, une densité tannique poudreuse, une matière charnue équilibrée par l’acidité et une finale saline.   Ce vocabulaire n’est pas anodin. Il décrit un rouge de structure, mais sans lourdeur ; un vin que l’on peut servir à 16 °C, légèrement ouvert, sur un gigot d’agneau ou un bœuf bourguignon.  

Le Coteaux Champenois Blanc 2022 raconte une autre facette du même territoire. Il s’agit d’un assemblage de 72 % de Pinot Noir vinifié en blanc et de 28 % de Chardonnay. Les raisins sont vendangés manuellement, triés à la vigne, puis pressés lentement par pressurage pneumatique. La fermentation malolactique est naturelle, le sulfitage léger. L’élevage associe 70,5 % en fûts de seconde main avec bâtonnage léger pendant 7,5 mois, et 29,5 % en cuve inox, avant un vieillissement d’un an en bouteille. Le millésime a donné 2 035 bouteilles et 100 magnums.  

Le blanc intéresse parce qu’il inverse les attentes. Dans un paysage où le blanc tranquille champenois évoque souvent le Chardonnay, Alexandre Bonnet place le Pinot Noir au centre, vinifié en blanc, puis complété par une part de Chardonnay. La fiche décrit un nez de bois délicatement fondu, avec des notes d’ananas mûr, d’écorces d’agrumes confites, d’orange, de citron et de bouquet floral subtil. La bouche est ample, grasse et enveloppante, prolongée par une finale fraîche et équilibrée.   À servir entre huit et 10 °C, il accompagne des ravioles aux langoustines, une émulsion de crustacés, un bar rôti au beurre citronné ou un filet mignon de porc aux abricots secs.  

Le millésime 2022 donne le cadre climatique de ces deux vins. Le dossier mentionne un début de printemps frais, suivi d’un temps estival ayant favorisé une pousse active ; une floraison précoce, avec dix jours d’avance sur la moyenne ; puis un été très sec et ensoleillé, conduisant à un début des vendanges fixé au 30 août dans de très bonnes conditions sanitaires.   Ce profil explique en partie la maturité lisible dans les vins, sans effacer la fraîcheur attendue du secteur.

Le conditionnement mérite aussi d’être relevé, non par vertu décorative, mais parce qu’il indique une cohérence. Les deux cuvées utilisent une bouteille bourguignonne sommelière, un bouchon micro-aggloméré cacheté à la cire, une étiquette en coton économe en eau, des cartons FSC composés à 90 % de matières recyclées et des palettes de 504 cartons de six bouteilles à plat.   Ce sont des détails logistiques, mais le vin est aussi cela : poids, transport, emballage, arbitrages matériels.

Il ne faut pas chercher dans ces Coteaux Champenois une alternative au champagne. Ce serait mal poser le sujet. Ils relèvent d’un autre usage, plus silencieux, plus gastronomique, plus attentif aux nuances du cépage et du lieu. Le rouge peut se boire légèrement rafraîchi lors d’un déjeuner d’été, mais possède une capacité de garde revendiquée de plusieurs décennies. Le blanc peut être abordé sur sa fraîcheur dans les trois ans ou attendu jusqu’à dix ans pour davantage de complexité.    

Dans une époque où les grands vins tranquilles de Champagne suscitent un regain d’intérêt, le Domaine Alexandre Bonnet a pour lui un avantage rare : un territoire qui porte déjà cette histoire. Aux Riceys, la bulle n’est pas une obligation. Elle est une possibilité parmi d’autres. Ces deux cuvées 2022 montrent que le Pinot Noir, lorsqu’il est débarrassé de l’effervescence, peut devenir un révélateur plus direct du calcaire kimméridgien, du climat méridional de la Côte des Bar et d’un savoir-faire qui préfère parfois la retenue à la célébration.

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