Onze ans. C’est le temps qui sépare deux collaborations entre Jun Takahashi, fondateur et directeur artistique d’UNDERCOVER, et Michaël Borremans, peintre belge dont les œuvres se négocient chez Christie’s à plusieurs millions d’euros. Ce n’est pas un délai anodin dans une industrie où les collaborations s’enchaînent à la cadence des saisons. Onze ans, c’est presque une génération. Une époque entière.
La collection Printemps-Été 2027 d’UNDERCOVER présentée à la Fashion Week Homme de Paris s’appelle, sans titre officiel, la collection aux fleurs et au poison. C’est ainsi qu’elle se décrit elle-même : « adds flowers and a hint of poison to everyday spring and summer life. » La formule est d’une précision troublante quand on connaît l’œuvre de Borremans.
Borremans, le peintre des corps qui se dérobent
Michaël Borremans est l’un des artistes les plus singuliers de sa génération. Ses tableaux mettent en scène des corps partiels, des visages qui se dérobent, des silhouettes vues de dos ou coupées par le cadre. Il y a dans sa peinture une inquiétude douce, un malaise souriant — exactement ce que la mode de Takahashi cherche depuis ses débuts à Bunka Fashion College dans les années 1980.
La rencontre entre les deux hommes n’est pas cosmétique. Takahashi n’invite pas Borremans pour illustrer ses vêtements. Il l’invite parce qu’ils parlent la même langue — celle du beau qui cache quelque chose, de la surface impeccable sous laquelle quelque chose fermente. La collaboration produit des pièces qui « prioritize wearability while carrying a subtle dose of poison beneath the surface ». Vêtements à porter, avec quelque chose en dessous qu’on ne voit pas.
Le confort comme camouflage
Ce qui caractérise cette collection SS27, c’est précisément l’élégance du paradoxe qu’elle habite. Les matières sont sophistiquées, les coupes aisées — la collection se revendique du « relaxed wear ». On n’est pas dans la provocation frontale, dans le grotesque dont Takahashi est capable par ailleurs. La douceur est ici le vecteur du trouble.
Les fleurs arrivent dans ce vestiaire printanier avec ce qu’elles portent toujours dans les tableaux de Borremans : une ambiguïté. La fleur coupe ou soigne, embellit ou empoisonne selon la main qui la tient. UNDERCOVER SS27 est construit sur cette oscillation. Les pièces donnent envie d’être portées ; ce qu’elles contiennent, c’est une autre affaire.
Pourquoi onze ans ?
La vraie question que pose cette collection n’est pas dans les vêtements — elle est dans le calendrier. Pourquoi onze ans d’intervalle entre les deux collaborations ? La réponse n’est pas donnée dans le communiqué, bien sûr. Mais elle suggère quelque chose de plus important que la mode ne l’admet habituellement : que certaines rencontres demandent à mûrir, que certaines œuvres ne peuvent pas être précipitées, que le retour d’une collaboration après tant d’années n’est pas une nostalgie mais un choix délibéré.
Takahashi admire Borremans depuis longtemps. Cet aveu, contenu dans le communiqué de presse, n’est pas une formule de politesse. C’est la clé de la collection. Quand on « admire profondément » quelqu’un depuis onze ans avant de le réinviter, on ne fait pas une collaboration. On fait quelque chose qui ressemble à de la reconnaissance.

























































