À VivaTech 2026, la société chinoise D-Robotics a défendu une thèse simple : dans l’économie robotique qui se dessine, la véritable valeur ne se situera peut-être pas dans les robots eux-mêmes, mais dans l’infrastructure invisible qui les rend possibles.
Alors que l’attention médiatique se concentre sur les humanoïdes spectaculaires de Tesla, Unitree ou encore les démonstrations de robots compagnons, une bataille beaucoup plus discrète est en cours : celle des processeurs, des systèmes d’exploitation et des plateformes de développement qui alimenteront des millions de machines.
La robotique entre dans sa phase « infrastructure »
L’histoire de la technologie suit souvent le même schéma. Les premiers gagnants visibles ne sont pas toujours ceux qui captent le plus de valeur à long terme.
Dans l’informatique personnelle, les fabricants de PC ont émergé avant que les systèmes d’exploitation ne deviennent stratégiques. Dans l’économie mobile, les smartphones ont attiré l’attention avant que les plateformes logicielles ne s’imposent comme les véritables centres de gravité.
La robotique semble désormais suivre une trajectoire similaire.
Issue d’une scission de Horizon Robotics, D-Robotics développe des processeurs spécialisés, des outils de développement et des systèmes logiciels destinés aux fabricants de robots. Son ambition n’est pas de construire des humanoïdes, mais de devenir leur couche technologique commune.
Le constat de son cofondateur Xuan Jiang est sans détour : aujourd’hui, chaque constructeur de robots recrée sa propre pile technologique, multipliant les efforts de R&D sur des briques souvent similaires.
Selon lui, cette fragmentation ralentit l’ensemble de l’industrie.
L’objectif est donc de mutualiser les composants fondamentaux pour permettre aux fabricants de se concentrer sur leurs usages et leurs applications plutôt que sur l’infrastructure.
Le futur se joue à la périphérie du réseau
L’un des messages les plus marquants de la conférence concerne l’opposition entre cloud et edge computing.
Alors que l’IA générative a popularisé l’idée d’une intelligence hébergée dans d’immenses centres de données, la robotique impose des contraintes radicalement différentes.
Un robot domestique, un drone ou un robot industriel ne peut pas attendre plusieurs secondes une réponse provenant du cloud. Il doit agir instantanément.
La faible latence, la consommation énergétique réduite et la maîtrise des coûts deviennent alors des critères aussi importants que la puissance brute de calcul.
Pour D-Robotics, l’avenir de la robotique passera donc largement par des capacités d’inférence embarquées directement dans les machines.
Cette vision rappelle un phénomène déjà observé dans l’automobile autonome : les systèmes doivent prendre des décisions localement, même lorsque la connexion réseau est absente ou dégradée.
L’intelligence artificielle physique ne peut pas dépendre exclusivement du cloud.
Le véritable actif : l’écosystème
Au-delà des processeurs, D-Robotics insiste sur un autre élément stratégique : la communauté de développeurs.
L’entreprise affirme fédérer plus de 200 000 développeurs à travers le monde ainsi qu’environ 500 start-up utilisant ses plateformes.
Cette approche n’est pas anodine.
L’histoire récente de la technologie montre que les gagnants ne sont pas toujours ceux qui disposent de la meilleure technologie, mais ceux qui parviennent à construire l’écosystème le plus dense autour de celle-ci.
L’analogie avec NVIDIA revient régulièrement dans les discussions du secteur.
Ce qui a permis à NVIDIA de dominer l’IA n’est pas uniquement la performance de ses puces, mais également la profondeur de son environnement logiciel, de ses bibliothèques et de sa communauté de développeurs.
La même logique pourrait s’appliquer à la robotique.
Celui qui deviendra la plateforme de référence pour entraîner, tester et déployer les futurs robots bénéficiera d’un avantage difficile à rattraper.
L’humanoïde n’est pas encore le GPT de la robotique
Malgré l’enthousiasme ambiant, le discours de D-Robotics tranche avec certaines projections optimistes.
Pour Xuan Jiang, l’industrie se trouve encore dans une phase précoce.
Trois obstacles majeurs subsistent :
D’abord, le manque de données réelles. Contrairement aux grands modèles de langage qui ont pu s’entraîner sur des volumes massifs de contenus numériques, les robots doivent apprendre à interagir avec le monde physique. Or ces données restent rares, coûteuses à collecter et extrêmement hétérogènes.
Ensuite, l’absence de convergence algorithmique. Le secteur expérimente encore différentes approches, entre modèles du monde, architectures VLA (Vision-Language-Action) et systèmes hybrides.
Enfin, la question de la commercialisation demeure ouverte. Si les robots aspirateurs ou les tondeuses autonomes ont trouvé leur marché, les humanoïdes restent largement au stade du prototype.
Le parallèle avec l’automobile autonome est éclairant : l’industrie robotique serait aujourd’hui davantage au niveau d’un système d’assistance avancé qu’à celui d’une autonomie généralisée.
La Chine avance grâce à son avantage industriel
L’un des enseignements les plus intéressants concerne la géographie de cette révolution.
Selon D-Robotics, la Chine bénéficie d’un double avantage.
D’une part, un écosystème industriel extrêmement dense, notamment autour de Shenzhen, capable d’accélérer les cycles de développement et d’industrialisation.
D’autre part, un marché domestique particulièrement réceptif aux nouvelles technologies.
Cette combinaison permet au pays d’accélérer l’expérimentation à grande échelle et d’accumuler rapidement des données d’usage.
Pour autant, les intervenants estiment que les marchés internationaux pourraient rattraper une partie de leur retard à mesure que les tensions démographiques et les pénuries de main-d’œuvre renforceront l’intérêt économique des robots.
Le détail
L’idée la plus révélatrice de cette conférence tient peut-être dans une phrase prononcée presque en conclusion : « l’infrastructure commune utilisée par tous les acteurs sera probablement l’investissement le plus précieux de l’économie robotique. »
Autrement dit, le futur gagnant pourrait ne pas être le constructeur du robot le plus impressionnant, mais celui qui fournit la couche technologique sur laquelle tous les autres construisent.
C’est exactement ce qui s’est produit dans le cloud, les systèmes d’exploitation mobiles ou encore l’IA générative.
Au-delà du robot, la bataille de la standardisation
L’industrie robotique ressemble aujourd’hui à l’internet des années 1990 ou à l’IA générative de 2022 : foisonnante, innovante, mais encore fragmentée.
Les champions visibles multiplient les démonstrations. Pourtant, la véritable question stratégique n’est peut-être pas de savoir quel robot dominera le marché.
La question est de savoir qui possédera la couche de calcul, les outils de développement et les standards technologiques qui permettront à des millions de robots de fonctionner.
Dans les révolutions technologiques, les infrastructures invisibles finissent souvent par peser davantage que les produits qui les rendent célèbres.
La robotique pourrait bien confirmer une fois encore cette règle.

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