Souveraineté numérique : l’Europe découvre que le cloud n’est pas une commodité

by Pascal Iakovou
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Alors que plus de 70 % de l’infrastructure cloud européenne repose encore sur des acteurs américains, la souveraineté numérique est sortie du champ des spécialistes pour devenir un sujet de direction générale. À VivaTech 2026, juristes, industriels et représentants de l’écosystème technologique européen ont dressé un constat partagé : la dépendance technologique n’est plus un sujet informatique. Elle est devenue une question stratégique.

Pendant longtemps, le cloud a été présenté comme une évidence. Une infrastructure invisible, disponible à la demande, dont la valeur se mesurait essentiellement à travers le coût, la performance et la simplicité d’usage.

Cette vision est aujourd’hui remise en question.

À VivaTech, un panel consacré à la souveraineté numérique européenne a mis en lumière une évolution majeure : ce que les entreprises considéraient hier comme un simple choix technologique est désormais perçu comme une dépendance stratégique potentielle.

Le sujet ne porte plus uniquement sur l’hébergement des données. Il concerne la capacité d’une organisation, d’un État ou d’un continent à conserver un pouvoir de décision sur les infrastructures qui soutiennent son économie numérique.

La fin de l’illusion du « retour à la normale »

Selon les intervenants, les dix-huit derniers mois ont marqué un point de bascule.

Restrictions technologiques, contrôles à l’exportation, tensions commerciales, sanctions extraterritoriales et limitations d’accès à certaines technologies d’intelligence artificielle ont profondément modifié la perception du risque.

Pour de nombreuses entreprises européennes, la question n’est plus de savoir si ces dépendances existent, mais comment les gérer.

Chez SAP, les échanges avec les clients révèlent une prise de conscience nouvelle : l’hypothèse selon laquelle la mondialisation technologique garantirait durablement un accès ouvert aux plateformes et aux innovations n’est plus considérée comme acquise.

Ce changement de paradigme transforme la souveraineté numérique en sujet de continuité d’activité.

Les directions générales s’interrogent désormais sur leur capacité à maintenir leurs opérations si un fournisseur, une réglementation ou une décision géopolitique venait à modifier brutalement les conditions d’accès à une technologie critique.

Trois dimensions de la souveraineté

L’un des points les plus intéressants du débat fut la tentative de définir ce que recouvre réellement la notion de souveraineté numérique.

Pour OVHcloud, elle repose sur trois piliers complémentaires :

  • la souveraineté des données ;
  • la souveraineté opérationnelle ;
  • la souveraineté technologique.

La première concerne le contrôle et l’accès aux données.

La deuxième porte sur l’exploitation effective des infrastructures.

La troisième interroge la maîtrise de l’ensemble de la pile technologique : logiciels, plateformes, composants et services.

Cette approche dépasse largement les débats traditionnels autour de la localisation des centres de données.

Une donnée peut être stockée en Europe tout en restant soumise à des dépendances techniques, juridiques ou opérationnelles extérieures.

Le véritable enjeu devient alors la capacité de choix.

La souveraineté n’est pas présentée comme une fermeture ou un protectionnisme numérique, mais comme la possibilité de décider librement des architectures technologiques les plus adaptées aux risques et aux objectifs d’une organisation.

La technologie est devenue un rapport de pouvoir

L’une des interventions les plus marquantes du panel est venue des représentants des PME technologiques européennes.

Leur constat est sans détour : l’Europe a longtemps traité la technologie comme une commodité.

Le discours dominant consistait à privilégier les solutions les plus accessibles, les plus rapides à déployer ou les moins coûteuses.

Cette logique a contribué à renforcer des positions dominantes devenues aujourd’hui extrêmement difficiles à remettre en cause.

« La technologie n’est pas un outil neutre. La technologie est du pouvoir », résume l’un des participants.

Cette affirmation traduit une évolution profonde de la réflexion européenne.

L’enjeu n’est plus uniquement économique.

Il devient industriel, géopolitique et démocratique.

Celui qui contrôle les infrastructures contrôle aussi, en partie, les règles du jeu.

L’Europe peut-elle suivre le modèle chinois ?

La comparaison avec la Chine est revenue à plusieurs reprises au cours des échanges.

Le pays a construit en quelques décennies un écosystème numérique largement autonome, capable de remplacer les grandes plateformes occidentales dans la plupart des usages stratégiques.

Pour autant, aucun intervenant ne semble considérer ce modèle comme une voie à reproduire.

L’objectif européen n’est pas d’exclure les acteurs étrangers.

Il est de restaurer une liberté de choix.

Cette nuance est essentielle.

La souveraineté européenne envisagée à VivaTech repose davantage sur la coexistence de plusieurs options crédibles que sur la création d’un système fermé.

Autrement dit, l’ambition n’est pas de remplacer une dépendance par une autre.

Elle consiste à réintroduire une véritable concurrence dans des segments aujourd’hui largement dominés par quelques acteurs mondiaux.

Le défi n’est pas le cloud, mais l’écosystème

Le débat a également mis en évidence une erreur fréquente : réduire la souveraineté numérique à la seule question du cloud.

Les hyperscalers américains ne fournissent pas uniquement des infrastructures.

Ils proposent un ensemble extrêmement vaste de services, d’outils, de plateformes, d’API et d’environnements de développement.

C’est précisément cette profondeur d’écosystème qui rend la substitution complexe.

Même les champions européens ne peuvent pas reproduire seuls cette offre.

Selon les intervenants, la réponse européenne devra nécessairement être collective.

Elle reposera sur l’interopérabilité, la fédération de services et la coopération entre grands groupes, PME innovantes, startups et institutions publiques.

Cette approche diffère fondamentalement du modèle américain fondé sur quelques plateformes dominantes.

Elle s’appuie davantage sur la diversité des acteurs et la résilience d’un réseau distribué.

Le véritable chantier : créer la demande

Un point de consensus s’est dégagé autour du rôle de la puissance publique.

Les intervenants estiment que le marché seul ne suffira pas à faire émerger des alternatives européennes compétitives.

La commande publique apparaît comme l’un des principaux leviers.

Selon les chiffres avancés durant la discussion, une part très importante des dépenses numériques des administrations européennes bénéficie aujourd’hui à des fournisseurs non européens.

Réorienter progressivement une partie de ces investissements pourrait contribuer à créer des marchés, financer l’innovation locale et accélérer la montée en puissance d’écosystèmes souverains.

Le sujet n’est donc pas uniquement technologique.

Il relève également de la politique industrielle.

La souveraineté comme accélérateur de transformation

L’enseignement le plus intéressant de cette discussion est peut-être ailleurs.

La souveraineté numérique n’est plus perçue comme une contrainte réglementaire.

Elle devient un levier de transformation.

Les entreprises les plus avancées commencent à cartographier leurs actifs critiques, à hiérarchiser leurs risques et à adapter leurs architectures technologiques en conséquence.

Toutes les données n’ont pas besoin du même niveau de protection.

Tous les processus n’exigent pas le même niveau de contrôle.

La question n’est pas de rendre l’ensemble du système souverain.

Elle consiste à identifier ce qui mérite réellement de l’être.

Dans un contexte où l’intelligence artificielle, le cloud et les infrastructures numériques deviennent les fondations de l’économie, la souveraineté apparaît finalement moins comme un projet idéologique que comme un exercice de gestion du risque.

L’Europe a peut-être mis du temps à en prendre conscience.

Mais à entendre les discussions de VivaTech 2026, le sujet est désormais installé au cœur des réflexions stratégiques des entreprises comme des États.

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