À VivaTech 2026, les débats sur l’intelligence artificielle ont largement occupé le devant de la scène. Pourtant, l’une des transformations les plus profondes évoquées cette année ne concernait ni les modèles ni les agents conversationnels. Elle portait sur l’infrastructure même de l’économie. Derrière les stablecoins, la tokenisation et les contrats intelligents se dessine une question plus vaste : que devient la finance lorsque les machines commencent à échanger de la valeur entre elles ?
Pendant près de cinquante ans, Internet a permis de faire circuler l’information à l’échelle mondiale. La prochaine étape pourrait être celle de la circulation native de la valeur.
L’idée n’est pas nouvelle. Le secteur des cryptoactifs la promet depuis plus d’une décennie. Ce qui change aujourd’hui n’est pas tant la technologie sous-jacente que son environnement. L’arrivée de l’intelligence artificielle générative transforme soudainement des infrastructures encore marginales en briques potentiellement indispensables.
Le débat organisé à VivaTech entre Rob Goldstein, Chief Operating Officer de BlackRock, et Jeremy Allaire, cofondateur de Circle, a révélé un glissement stratégique majeur : les actifs numériques ne sont plus présentés comme une alternative au système financier traditionnel, mais comme sa prochaine couche d’évolution.
L’abandon du rêve de rupture
Pendant longtemps, l’industrie crypto s’est construite sur une promesse simple : remplacer les institutions existantes.
Cette vision s’efface progressivement.
Pour BlackRock, premier gestionnaire d’actifs mondial avec plus de 11 000 milliards de dollars sous gestion, l’avenir appartient désormais à l’hybridation. Les infrastructures financières historiques ne disparaîtront pas. Elles absorberont progressivement certaines caractéristiques des réseaux blockchain lorsque celles-ci apportent une amélioration tangible en matière de coûts, de rapidité ou de transparence.
Le vocabulaire lui-même évolue. Le terme « crypto » laisse place à celui d’« actifs numériques ». Une nuance qui reflète un changement de posture. Il ne s’agit plus de promouvoir une révolution idéologique mais une modernisation de l’infrastructure.
La réalité économique impose cette prudence. Les marchés financiers mondiaux représentent près de 200 000 milliards de dollars d’actifs. Aucun acteur sérieux n’imagine une migration brutale vers de nouveaux rails technologiques.
La transformation sera progressive, portée par des cas d’usage précis où les gains de productivité sont immédiatement mesurables.
Quand l’IA rencontre l’argent programmable
L’élément le plus frappant de la discussion n’était pourtant pas la tokenisation elle-même.
C’était l’impact de l’IA sur son adoption.
Selon Jeremy Allaire, nous assistons à la rencontre de deux infrastructures fondatrices : les systèmes d’intelligence et les systèmes économiques.
L’intelligence artificielle décompose progressivement le travail cognitif en agents spécialisés capables d’accomplir des tâches complexes de manière autonome. Ces agents devront collaborer, contractualiser et échanger de la valeur.
Or un agent IA ne possède pas de compte bancaire.
Il ne se connecte pas à une application pour effectuer un virement.
Il a besoin d’une infrastructure financière native, programmable et instantanée.
C’est ici que les stablecoins, les blockchains et les contrats intelligents trouvent une justification économique beaucoup plus convaincante que les spéculations des cycles précédents.
Si un agent chargé d’analyser un portefeuille de brevets facture quelques centimes par opération à un autre agent chargé d’une veille juridique, les coûts de transaction traditionnels deviennent absurdes. La finance conçue pour des humains ne fonctionne plus à l’échelle des machines.
L’économie agentique exige une nouvelle couche de règlement.
Le retour inattendu du contrat intelligent
Il y a quelques années encore, le concept de smart contract semblait chercher son utilité.
Aujourd’hui, l’IA pourrait lui offrir son véritable marché.
Les modèles génératifs savent lire, interpréter et rédiger des contrats. Ils savent également produire du code.
Cette combinaison ouvre la voie à une nouvelle catégorie d’actifs : les contrats génératifs.
Demain, un utilisateur pourrait simplement décrire une intention.
Partager un appartement.
Louer un véhicule.
Gérer une chaîne d’approvisionnement.
L’intelligence artificielle traduirait cette intention en clauses contractuelles puis en code exécutable capable d’automatiser les paiements, les contrôles et les obligations associées.
La finance deviendrait alors moins visible mais davantage intégrée aux processus économiques.
Ce n’est plus l’utilisateur qui interagit avec la technologie. C’est la technologie qui orchestre les interactions à sa place.
Le Détail
Aujourd’hui, envoyer un paiement international peut encore nécessiter plusieurs intermédiaires, plusieurs jours de traitement et des coûts significatifs.
Dans un système reposant sur des stablecoins et des contrats programmables, la transaction peut être exécutée quasi instantanément, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec une traçabilité native et un coût marginal proche de zéro.
Cette réduction de friction constitue l’un des principaux moteurs économiques de la tokenisation.
La tokenisation n’a pas encore commencé
Malgré l’attention médiatique dont elle bénéficie, la tokenisation reste embryonnaire.
Le contraste entre les discours et les volumes réellement traités demeure considérable.
Selon les intervenants, le marché se trouve encore dans une phase d’expérimentation.
Les premiers cas d’usage concernent essentiellement la trésorerie, les fonds monétaires et certains véhicules d’investissement privés dont l’accès demeure complexe.
Mais l’enjeu dépasse la simple digitalisation d’actifs existants.
La véritable rupture réside dans la création de nouveaux instruments financiers entièrement programmables.
Des produits structurés, des dérivés ou des mécanismes de financement pourraient être conçus directement sous forme de code partagé entre les parties prenantes plutôt que reproduits manuellement dans plusieurs systèmes distincts.
La logique financière devient alors portable, vérifiable et potentiellement automatisable.
Une infrastructure invisible
L’une des observations les plus intéressantes concerne l’interface utilisateur.
Pendant des années, les technologies blockchain ont souffert d’une complexité extrême. Portefeuilles numériques, clés privées, signatures cryptographiques : autant de barrières à l’adoption massive.
L’IA pourrait rendre tout cela invisible.
À mesure que les interfaces conversationnelles se généralisent, les utilisateurs exprimeront simplement une intention.
L’infrastructure sous-jacente — blockchain, stablecoin, contrat intelligent ou réseau financier — disparaîtra derrière l’expérience.
Comme peu d’utilisateurs connaissent aujourd’hui le protocole exact qui transporte leurs courriels ou leurs paiements par carte bancaire, peu se soucieront demain de savoir quelle blockchain exécute leurs transactions.
L’infrastructure deviendra un détail.
La prochaine bataille ne sera pas financière
À écouter les dirigeants présents sur scène, le sujet dépasse désormais largement la question monétaire.
Le véritable enjeu est celui de la coordination entre intelligence artificielle et systèmes économiques.
Si l’année 2023 a été celle des modèles.
Si 2024 et 2025 ont été celles des agents.
Les prochaines années pourraient être celles des économies d’agents.
Dans ce scénario, la finance cesse progressivement d’être une activité distincte pour devenir une fonction native de l’intelligence numérique.
L’argent ne disparaît pas.
Il devient programmable.
Et comme souvent avec les infrastructures les plus importantes, son succès dépendra précisément de sa capacité à devenir invisible.
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