VivaTech 2026 – Souveraineté numérique, infrastructures publiques digitales, IA : derrière les débats techniques se dessine une question beaucoup plus politique. L’Europe et l’Inde peuvent-elles construire ensemble une alternative crédible à la domination technologique américaine et à l’approche étatique chinoise ?
Dans les allées de VivaTech, le terme de « souveraineté numérique » est devenu omniprésent. Pourtant, rarement un panel aura autant cherché à en déconstruire les simplifications. Face à la montée des tensions géopolitiques, à la concentration des infrastructures numériques mondiales et à la dépendance croissante aux grands modèles d’IA américains, plusieurs intervenants ont défendu une vision plus nuancée : la souveraineté ne consiste pas à s’isoler, mais à préserver sa capacité de choix.
Le débat réunissait notamment des représentants d’Orange Business, Zoho Europe, de l’Ashoka University et de l’India Trade Promotion Organisation (ITPO), autour d’un constat partagé : l’autarcie numérique est devenue impossible.
La souveraineté totale n’existe plus
Pour Aliette Mousnier-Lompré, CEO d’Orange Business, le concept même de souveraineté numérique mérite d’être réinterprété.
Les chaînes d’approvisionnement technologiques sont désormais tellement imbriquées qu’aucun pays ne peut prétendre maîtriser l’ensemble de son infrastructure numérique. La véritable question devient alors celle de la résilience.
Dans les entreprises, les décisions ne sont d’ailleurs pas prises au nom de la souveraineté mais selon trois critères beaucoup plus pragmatiques : le coût, l’innovation et la confiance.
Cette dernière notion occupe une place croissante. Non pas parce qu’elle garantit une indépendance absolue, mais parce qu’elle permet d’éviter l’enfermement technologique dans une plateforme ou un fournisseur unique.
La préoccupation est devenue particulièrement tangible avec l’essor de l’intelligence artificielle générative. Lorsque l’accès à une technologie stratégique dépend des décisions prises dans une juridiction étrangère, le risque n’est plus théorique.
De la souveraineté à la liberté de choix
Tout au long de la discussion, un glissement sémantique s’est opéré. Plusieurs intervenants ont préféré parler d’interopérabilité, de confiance ou de résilience plutôt que de souveraineté.
Pour les entreprises, la question centrale n’est pas de savoir si une solution est nationale ou étrangère, mais si elle reste remplaçable.
L’enjeu devient alors la réversibilité.
Peut-on changer de fournisseur cloud sans reconstruire tout son système d’information ? Peut-on passer d’un modèle d’IA à un autre sans remettre en cause l’ensemble de ses applications ?
Dans un marché dominé par quelques plateformes mondiales, cette capacité à conserver plusieurs options devient une forme moderne d’autonomie.
L’Inde, laboratoire mondial des infrastructures publiques numériques
C’est précisément sur ce terrain que l’expérience indienne suscite aujourd’hui un intérêt croissant en Europe.
Depuis plus d’une décennie, l’Inde développe ce qu’elle appelle l’India Stack, un ensemble d’infrastructures numériques ouvertes permettant à des centaines de millions de citoyens d’accéder à des services essentiels.
Le principe est relativement simple : l’État définit des protocoles communs — identité numérique, paiements, santé, partage sécurisé des données — puis laisse entreprises privées, banques et start-up construire leurs services au-dessus de cette couche commune.
L’exemple le plus emblématique reste UPI, le système de paiement instantané devenu l’épine dorsale des transactions numériques indiennes.
Contrairement aux plateformes privées dominantes en Occident, UPI fonctionne comme une infrastructure publique ouverte. Les banques, fintechs et géants technologiques peuvent s’y connecter selon des règles communes.
Le résultat est spectaculaire : des milliards de transactions sont aujourd’hui traitées chaque mois sur cette architecture.
Une philosophie proche de l’Europe
L’intérêt du modèle indien ne réside pas seulement dans sa performance technique.
Plusieurs intervenants ont souligné la proximité croissante entre les philosophies européennes et indiennes.
L’Europe a historiquement mis l’accent sur la protection des données personnelles, notamment à travers le RGPD. L’Inde, de son côté, a cherché à conserver cette exigence tout en développant des mécanismes plus fluides pour favoriser l’innovation.
Cette logique a notamment donné naissance à la Data Empowerment and Protection Architecture (DEPA), une infrastructure permettant aux individus de partager leurs données de manière contrôlée et sécurisée.
L’objectif est ambitieux : permettre la circulation de l’information nécessaire à l’innovation et à l’intelligence artificielle sans compromettre la confidentialité des citoyens.
Plusieurs projets pilotes européens explorent désormais cette approche.
L’IA accélère les préoccupations stratégiques
La montée en puissance de l’intelligence artificielle agit comme un révélateur.
Aujourd’hui, la quasi-totalité des entreprises européennes utilisent des modèles développés aux États-Unis. Cette réalité ne pose pas seulement un problème économique ; elle soulève également des questions de dépendance technologique.
Pour les intervenants, la réponse ne consiste pas nécessairement à reproduire à l’identique les infrastructures américaines.
L’enjeu est davantage de construire des alternatives crédibles à chaque couche de la chaîne de valeur : calcul, cloud, modèles, données et applications.
Le succès récent de l’IA européenne, incarnée notamment par Mistral AI, montre qu’une autre trajectoire reste possible.
Mais plusieurs intervenants ont insisté sur un point souvent oublié : toutes les problématiques ne nécessitent pas des modèles géants.
Des modèles plus spécialisés, plus légers et moins coûteux peuvent répondre à de nombreux besoins industriels ou administratifs.
Une troisième voie entre Washington et Pékin
Derrière les discussions techniques apparaît finalement une ambition plus large.
L’Europe et l’Inde cherchent à éviter un choix binaire entre deux modèles dominants :
- une approche fortement centralisée et pilotée par l’État ;
- un écosystème largement contrôlé par quelques acteurs privés mondiaux.
L’objectif serait plutôt de construire des infrastructures ouvertes, interopérables et fondées sur des standards communs.
Cette vision repose sur un principe simple : la coopération peut renforcer la souveraineté au lieu de la diminuer.
Le partage d’infrastructures, de protocoles et de standards permettrait à chaque acteur de conserver davantage de contrôle que dans une situation de dépendance unilatérale.
Le véritable enjeu : préserver les options
Au-delà des concepts et des déclarations diplomatiques, une idée a traversé l’ensemble de la discussion.
La souveraineté numérique du XXIe siècle ne se mesure plus à la capacité de tout produire soi-même.
Elle se mesure à la capacité de choisir.
Choisir ses infrastructures. Choisir ses partenaires. Choisir ses modèles d’intelligence artificielle. Choisir ses règles de gouvernance.
Dans un monde où quelques entreprises contrôlent une part croissante des couches stratégiques du numérique, la liberté pourrait bien devenir moins une question de possession qu’une question d’options disponibles.
Et c’est précisément sur ce terrain que le rapprochement entre l’Europe et l’Inde semble aujourd’hui trouver son sens.

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