Home Art de vivreQuand la terre devient fil : ZEGNA au Pavillon italien de Venise

Quand la terre devient fil : ZEGNA au Pavillon italien de Venise

by pascal iakovou
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À la Biennale Arte 2026, la Maison Zegna ne figure pas sur un cartel. Elle est dans la sculpture.

Depuis les années 1920, Ermenegildo Zegna construisait à Trivero selon une conviction que l’industrie ne pouvait pas tenir séparée du paysage. Il faisait appel à des artistes — Ettore Pistoletto Olivero, Otto Maraini, le paysagiste Pietro Porcinai — non pour décorer les abords de sa manufacture, mais parce qu’il estimait que l’environnement façonné par une entreprise relevait d’un acte culturel au même titre que la production de tissu. Luigi Vietti concevait des structures d’accueil à Bielmonte en préservant le relief plutôt qu’en le soumettant. Cette logique n’a pas été abandonnée. Elle a simplement attendu que quelqu’un lui donne un nom.

ZEGNART est ce nom, et le Padiglione Italia à la 61e Exposition internationale d’art de La Biennale di Venezia en est, cette année, la formulation la plus précise.

Le Pavillon présente Con te con tutto, installation de Chiara Camoni commissionnée par Cecilia Canziani. La relation entre l’artiste et la Maison remonte à 2014 — douze ans de projets développés dans le cadre de Fondazione Zegna, d’abord à travers des expositions à Casa Zegna, puis dans le territoire d’Oasi Zegna. Ce n’est pas une rencontre de circonstance organisée pour l’occasion biennalesque.


Détail

Les sculptures de Chiara Camoni pour le Pavillon incorporent de la terre, des cendres et des minéraux prélevés à Oasi Zegna. Des fils produits au Lanificio Ermenegildo Zegna constituent les éléments textiles intégrés aux pièces. Le territoire piémontais et l’outil industriel entrent dans la substance même de l’œuvre — non comme référence symbolique, mais comme matière première identifiable et localisable.


Ce déplacement mérite attention. Le mécénat culturel dans le secteur du luxe fonctionne le plus souvent sur un principe de contiguïté : la Maison prête son nom, parfois ses espaces, à une pratique artistique qui demeure autonome. ZEGNART opère autrement. Les œuvres ne sont pas achetées — elles sont commissionnées. Chaque projet émerge en dialogue avec les matériaux et les lieux de la Maison. La distinction n’est pas sémantique : elle engage une conception de la valeur culturelle où ce qui se produit dans une manufacture piémontaise — un alliage de laine, une façon de tanner, une géologie locale — devient matière à penser pour un artiste contemporain.

L’exposition parallèle organisée par Fondazione Zegna à Oasi Zegna, du 24 mai au 22 novembre 2026, commissionnée par Ilaria Bonacossa, prolonge exactement cette logique : le même travail de Chiara Camoni sera déployé dans le paysage qui lui a fourni ses matériaux. La boucle n’est pas métaphorique.

Ce positionnement s’inscrit dans une durée plus longue. Depuis 2010, VISIBLE — programme développé avec Cittadellarte – Fondazione Pistoletto sous la direction artistique de Michelangelo Pistoletto, piloté par Judith Wielander et Matteo Lucchetti — explore les pratiques artistiques qui opèrent hors des codes de la représentation pour s’engager dans des contextes réels. La Visible Fellowship est désormais remise chaque année en juin lors d’Art Basel à Bâle, dans le cadre d’un partenariat global initié en 2025 couvrant Bâle, Miami Beach, Paris, Hong Kong et Doha.

Ce que Venise 2026 révèle, c’est moins la capacité de ZEGNA à sponsoriser l’art contemporain que la cohérence d’une méthode construite sur un siècle. Une Maison qui a toujours prélevé ses matières premières dans un territoire précis, qui a choisi de ne jamais acquérir une œuvre mais de la commander à partir de ce territoire — cette Maison finit par produire une forme de mécénat que le vocabulaire habituel du sponsoring culturel ne suffit pas à décrire.

Reste à voir si d’autres manufactures de mode sauront tirer les conséquences d’un modèle qui place la chaîne de matière — de la montagne à l’œuvre — au cœur du geste culturel.

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