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Malte, l’autre rive

by pascal iakovou
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La lumière est différente en Janvier où nous y sommes allés. Elle ne tombe pas sur La Valette — elle s’y glisse, oblique, presque timide, longeant les façades de calcaire globigerina comme si elle aussi cherchait son chemin dans ce dédale de ruelles construites pour la guerre et restées debout par entêtement. Old Mint Street, neuf heures du matin. L’air a cette fraîcheur sèche propre aux hivers maltais, quand la Méditerranée centrale offre quinze degrés et un ciel lavé. La ville n’est pas encore tout à fait réveillée. Les balcons fermés — ces gallariji de bois peint, héritage des moucharabiehs arabes passés au filtre des Chevaliers — gardent leurs secrets derrière des volets verts, rouges, bleus.

Francesco Laparelli arrive à Malte en 1566, envoyé par le pape Pie V. Sa mission : tracer une ville neuve sur le promontoire de Monte Sciberras, vierge de tout bâtiment, un an après le Grand Siège durant lequel quelques centaines de chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean et plusieurs milliers de Maltais avaient tenu quatre mois contre quarante mille soldats ottomans. Laparelli dessine un quadrillage. Pas de courbes, pas de perspectives ornementales, pas de places généreuses. Un damier austère adapté à la pente, chaque rue calibrée pour le vent et la circulation des troupes, chaque croisement calculé pour qu’un tireur en défende plusieurs à la fois. La Valette est la première ville européenne construite sur plan. Nous sommes en 1566. L’architecte maltais Girolamo Cassar traduit les plans en pierre, cette calcaire globigerina locale, dorée, poreuse, qui change de teinte selon l’heure — presque blanche à midi, ocre à dix-sept heures, presque orange au coucher.

Cinq siècles plus tard, on marche dans ce quadrillage et on comprend quelque chose que les guides ne formulent pas : la beauté de La Valette n’est pas décorative. Elle est structurelle. Elle vient de la cohérence entre l’intention et le résultat. Une ville bâtie pour survivre à l’assaut, et qui survit, par le même entêtement, à la pression du tourisme contemporain.

On quitte La Valette par le bas. Ce qui est déjà, en soi, un geste. Car ici, tout se mérite par la descente avant de se conquérir par la montée. La route mène à Birgu. Vittoriosa, disent les cartes officielles — le nom d’honneur que l’archipel accorda à cette presqu’île après le Grand Siège de 1565, quand quelques centaines de chevaliers et quelques milliers de Maltais tinrent tête à quarante mille Ottomans pendant près de quatre mois. Mais les habitants, eux, disent toujours Birgu. Du mot borgo, ce terme méditerranéen désignant un village côtier blotti sous la protection d’un fort. Fort Saint-Ange, en l’occurrence, qui avance sa proue de pierre dans les eaux du Grand Port depuis le treizième siècle au moins. C’est ici que l’Ordre de Saint-Jean s’installa d’abord, avant La Valette. Ici que l’histoire de Malte moderne commença, dans des ruelles si étroites que deux personnes s’y croisent en se frôlant, et où l’ombre est un bien commun que les façades se partagent avec une générosité d’architecte.

Le quartier du Collachio — le cœur médiéval — se parcourt en silence. Les dalles sont usées par cinq siècles de pas. Des auberges des Langues de l’Ordre, il reste des linteaux sculptés, des cours intérieures qu’on devine derrière des portes entrouvertes, et cette sensation étrange d’un lieu qui n’a pas besoin de se raconter pour exister. Birgu ne fait pas de bruit. C’est sa force. À onze heures, le programme prévoit un transport. Mais le mot est trompeur. Il ne s’agit pas d’un taxi ni d’un ferry. Il s’agit d’une dghajsa. La dghajsa tal-pass — prononcez daïsa — est la gondole maltaise. Un bateau effilé, peint en couleurs vives, propulsé à la rame par un batelier debout à la poupe. Pendant des siècles, ces embarcations ont relié les Trois Cités à La Valette à travers le Grand Port, transportant marins, marchands, soldats. L’association Għaqda tal-Barklora perpétue ce geste. Le batelier ne parle pas beaucoup. Il rame. Le bois grince contre le tolet. L’eau du port, d’un vert profond en janvier, claque doucement contre la coque. On glisse entre les yachts amarrés à la Grand Harbour Marina de Birgu — Camper & Nicholsons, quand même — et les fortifications de La Valette qui se dressent en face, massives, dorées, verticales. Le trajet dure une quinzaine de minutes. On pourrait prendre le ferry. Mais ce serait passer à côté de quelque chose que les mots peinent à nommer : le rythme d’avant. La Valette, vue depuis l’eau, ne ressemble à rien d’autre en Méditerranée. La ville est une forteresse posée sur un promontoire, dessinée d’un seul trait par Francesco Laparelli, l’ingénieur militaire envoyé par le pape Pie V après le Siège. Puis construite, pierre par pierre, par Girolamo Cassar, l’architecte maltais qui donna à la cité sa rigueur et son dépouillement. Pas de courbes. Pas de fantaisie. Un quadrillage austère adapté à la pente, où chaque rue est un couloir de vent et chaque croisement un cadrage sur la mer. La Valette est la première ville européenne construite sur plan. Nous sommes en 1566. Condé Nast Traveller l’a couronné en 2025, sans doute parce qu’il y a là, au-delà du charme, une intelligence urbaine pensée pour la défense et devenue, par accident,


La question du geste

La dghajsa tal-pass relie Birgu à La Valette depuis des siècles. Un bateau effilé, propulsé à la rame par un batelier debout à la poupe, qui traverse le Grand Port en une quinzaine de minutes. L’association Għaqda tal-Barklora perpétue ce geste — le mot est juste, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit : une technique transmise, un rythme de l’eau reconnu par le bois contre le tolet, une manière de traverser l’espace qui n’a pas changé depuis que les galères de l’Ordre chargeaient leurs chevaux sur ces mêmes quais. On pourrait prendre le ferry. Mais le ferry arrive. La dghajsa approche.

Birgu mérite ce détour par l’eau. Vittoriosa pour les cartes officielles, Birgu dans la mémoire vive des habitants — du mot borgo, ce terme méditerranéen pour un village côtier protégé par un fort. Fort Saint-Ange avance sa proue dans le Grand Port depuis le XIIIe siècle. C’est ici que l’Ordre s’installa avant La Valette, dans des ruelles où l’ombre est un bien commun que les façades se partagent. Le quartier du Collachio — le cœur médiéval — se parcourt en silence. Des auberges des Langues de l’Ordre, il reste des linteaux sculptés et des cours intérieures entrevues derrière des portes. Birgu ne fait pas de bruit pour exister.


Déjeuner chez Ambrosia. Le restaurant occupe un de ces palazzi reconvertis dont La Valette a le secret — hauts plafonds, murs épais, lumière filtrée. L’archipel compte désormais sept restaurants étoilés au Guide Michelin, et quarante adresses référencées. Le restaurant ION Harbour, à quelques rues d’ici, a décroché la première deuxième étoile Michelin de l’histoire maltaise. La gastronomie locale a trouvé son rythme de croisière, portée par une génération de chefs qui travaillent le lapin, le thon rouge, le ġbejniet — ce petit fromage de brebis séché au poivre — avec une précision qui égale désormais les tables siciliennes ou sardes. Deux heures de l’après-midi. La co-cathédrale Saint-Jean. De l’extérieur, rien. Un bloc de calcaire sévère, presque rébarbatif, signé Cassar. L’homme ne croyait pas aux façades. On pousse la porte. Ce qui se passe alors est l’un des chocs visuels les plus violents que l’architecture européenne puisse offrir. Chaque centimètre carré du sol est une pierre tombale de marbre polychrome — quatre cents dalles funéraires de chevaliers, incrustées de marbres colorés, de blasons, de squelettes, de sabliers. Les murs sont couverts de dorures. La voûte, peinte par Mattia Preti entre 1661 et 1666, raconte la vie de saint Jean-Baptiste en dix-huit épisodes. Le contraste entre l’austérité du dehors et l’excès du dedans est délibéré. Les Chevaliers de l’Ordre bâtissaient comme ils combattaient : sans demi-mesure.

La signature dans le sang

La co-cathédrale Saint-Jean, construite par Cassar, n’annonce rien depuis la rue. Un bloc de calcaire sévère. Puis la porte. Chaque centimètre carré du sol : une dalle funéraire de chevalier en marbres polychromes — quatre cents pierres tombales incrustées de blasons, de squelettes, de sabliers. La voûte, peinte par Mattia Preti entre 1661 et 1666, raconte en dix-huit épisodes la vie de saint Jean-Baptiste.

Mais le vrai motif du détour se trouve dans l’Oratoire. La Décollation de saint Jean-Baptiste, peinte par Caravage en 1608. La toile mesure trois mètres soixante sur cinq mètres vingt. C’est la seule œuvre que Caravage ait jamais signée — et il l’a fait dans le sang qui coule du cou du saint. Le peintre était alors réfugié à Malte, fuyant une condamnation à mort pour meurtre à Rome. L’Ordre l’accueillit, le fit Chevalier de grâce, puis le chassa quelques mois plus tard après une nouvelle rixe. La toile resta. Elle n’a jamais quitté cette pièce. On la regarde dans un silence que la salle impose d’elle-même — les gardiens ne demandent rien, la pénombre suffit. Ce n’est pas une peinture qu’on admire. C’est une peinture devant laquelle on s’arrête, et qui ne vous lâche pas. Seize heures moins le quart. On redescend Republic Street vers Domus Zamittello. Un palazzo du seizième siècle, restauré avec le soin qu’on n’accorde d’habitude qu’aux projets familiaux passionnés. L’hôtel-boutique a reçu des prix. Mais l’important, c’est la cour intérieure — un carré de ciel découpé par des arcades de pierre, où le temps semble s’être arrêté quelque part entre l’époque des Chevaliers et un dimanche pluvieux de 1962. La Valette regorge de ces palazzi convertis : Casa Rocca Piccola, Palazzo Consiglia, Palais Le Brun, Casa Ellul. Chacun raconte une famille, une époque, un goût. La ville entière est un musée habité.L’archipel change sa manière de se présenter.


Le lendemain appartient à Gozo. Le ferry depuis Cirkewwa prend vingt minutes — vingt minutes pendant lesquelles l’archipel bascule. L’île est plus petite, plus verte, moins pressée. Les routes montent vers des plateaux que les Maltais ont laissés à leurs cousins gozitans, et les gozitans à leurs cloîtres et leurs champs. On pousse d’abord jusqu’à la Citadelle de Victoria — Rabat pour les habitants. La forteresse médiévale domine toute l’île depuis son promontoire de calcaire blanc, ses remparts refaits par l’Ordre au dix-septième siècle encadrant une cathédrale baroque dont le trompe-l’oeil de la coupole peinte — sans coupole réelle — reste une des supercheries architecturales les plus élégantes de la Méditerranée. En dessous, Gozo se déroule comme une carte postale que personne n’aurait encore envoyée : les petits villages de Xlendi et Marsalforn avec leurs ruelles blanchies à la chaux, les campaniles qui sonnent l’heure dans le vide, les fenêtres ornées de géraniums que l’hiver n’a pas encore effacés. Ici, l’authenticité n’est pas une posture touristique. C’est simplement la manière dont les choses sont restées. Il faut aussi traverser Mdina. L’ancienne capitale, perchée sur son épéron rocheux au cœur de l’île principale, mérite le détour pour ce qu’elle refuse d’être. Pas de voitures, sauf celles des résidents — moins de trois cents âmes, dit-on, dans les murs. Les ruelles silencieuses sont pavées de la même pierre globigerina que La Valette, mais plus étroites encore, plus secrètes. Les palais baroques et normands se succèdent derrière des portes en fer forgé que personne n’a jugé bon d’éclairer. La cathédrale Saint-Paul, élevée sur le lieu où la tradition veut que l’apôtre ait prêché après son naufrage en 60 après J.-C., domine une place déserte. On s’y promène le matin de bonne heure, quand les cars de touristes ne sont pas encore arrivés et que la ville silencieuse justifie son surnom : la Cité du Silence. Mdina ne cherche pas à séduire. Elle s’en tient à ce qu’elle a toujours été — une ville forte, belle, et parfaitement indifférente au regard des autres.

Dernière étape. Le Phoenicia. L’hôtel se tient aux portes de La Valette, là où les remparts s’ouvrent sur les jardins de Floriana. Construit en 1947, rénové sans emphase, le Phoenicia respire l’élégance discrète. On y prend l’afternoon tea dans un salon dont les fenêtres donnent sur les bastions et la mer au loin. Le personnel connaît les habitués. Le thé arrive dans de la porcelaine. L’établissement brille par son absence de cri — un autre registre du luxe, celui-ci très britannique.

Voilà peut-être ce que Malte devient : un endroit où l’hospitalité ne se vend pas, mais se pratique en silence. Car Malte change. L’archipel a inauguré en octobre 2024 le MICAS — Malta International Contemporary Art Space —, un centre d’art contemporain logé dans d’anciennes fortifications au-dessus du Grand Port, qui programme trois expositions par an. La Biennale d’Art de Malte 2026, prévue de mars à mai, réunira trente et un pavillons et soixante-six activités. Sur le front environnemental, l’Office du Tourisme a déployé un système de réservation au Blue Lagoon de Comino, le lagon turquoise qui servait autrefois de carte postale et de cauchemar logistique — jusqu’à douze mille visiteurs simultanés en 2024, désormais limités à une moyenne de mille neuf cent soixante-dix-neuf par créneau pour préserver l’espace. Mizzi Studio, un cabinet d’architecture environnementale, a créé le premier jumeau numérique d’un site naturel à l’échelle nationale — quatre mille cinq cents images de drone, trente heures de vidéo, deux milliards de points de données — pour planifier la restauration écologique du lagon classé Natura 2000. La course au large aussi raconte quelque chose. La Rolex Middle Sea Race, dont la quarante-septième édition partira du Grand Port en octobre 2026, couvre six cent six milles nautiques autour de la Sicile — détroit de Messine, îles Éoliennes, Pantelleria, Lampedusa. La régate Cannes–Malte, née du jumelage entre le Yacht Club de Cannes et le Royal Malta Yacht Club, ajoute six cents milles depuis la Côte d’Azur. Et le Trophée Bailli de Suffren, cette course de gentlemen pour voiliers classiques créée en 2000 sur les traces du Vice-amiral Suffren, Chevalier de l’Ordre, a fêté ses vingt-cinq ans en 2025 avec un parcours Saint-Tropez–Bonifacio–Porto Rotondo–Trapani–Malte. L’archipel ne se contente plus d’accueillir les bateaux. Il les attire par l’histoire. Sept mille ans d’occupation humaine. Trois sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO. Sept restaurants étoilés Michelin. Trois cents jours de soleil. Trois îles. Deux heures quarante-cinq de vol depuis Paris. Les chiffres, on les connaît. Mais ils ne disent rien de ce qui compte vraiment : cette qualité de silence dans les rues de Birgu à neuf heures du matin en janvier, quand la lumière rase les façades et que l’on comprend, sans que personne n’ait besoin de l’expliquer, pourquoi les Chevaliers ont choisi de rester.

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