Il y a, dans le nom Brocéliande, un risque immédiat : celui de laisser la légende prendre toute la place. La forêt arthurienne convoque Merlin, Viviane, la Table ronde, les clairières où l’on projette volontiers ce que l’on ne sait plus voir. Maison Roger Dubuis choisit pourtant d’en faire autre chose qu’un décor. Avec deux nouvelles Excalibur Brocéliande de 38 mm, la Manufacture genevoise déplace le récit vers le cadran, là où le végétal devient construction, et où la féerie n’existe que parce qu’elle a été techniquement contrainte.
L’exercice n’est pas entièrement nouveau. Roger Dubuis avait déjà abordé Brocéliande en 2015 avec des pièces de 42 mm dotées d’un mouvement squelette à tourbillon. La réduction à 38 mm change le rapport au poignet autant qu’à la narration : moins de démonstration, davantage de densité. Les deux nouvelles références, Twilight Blue et Dawn Rose, travaillent le même thème à deux heures symboliques du jour : le crépuscule et l’aube. Le risque de la montre « inspirée par la nature » est toujours l’illustration littérale. Ici, l’intérêt réside plutôt dans la superposition : une base de cadran en glace saphir, des branches en or rose 750/1000, des feuilles de nacre découpées, gravées, polies à la main puis, selon la version, laissées blanches ou vernies de teintes roses, jaunes et rouges.
La version Twilight Blue installe une lumière basse. Son cadran saphir reçoit un vernis translucide bleu nuit, prolongé par un bracelet en cuir d’alligator de même tonalité. La nacre blanche forme le feuillage, tandis que les index et les aiguilles en or rose, squelettées et luminescentes, maintiennent la lisibilité dans cette scène volontairement assombrie. Dawn Rose, elle, adopte une lecture plus chromatique : cadran saphir incolore, feuillage de nacre vernie, index multicolores et lunette sertie de soixante diamants taille brillant, pour un total d’environ 0,7 carat selon la fiche technique.
Le détail le plus juste se trouve peut-être ailleurs, dans les deux disques saphir placés à deux et sept heures. Ils tournent librement, décorés de feuilles en nacre ou de motifs transférés en or rose, tandis que le micro-rotor reprend lui aussi ce vocabulaire végétal. Cette animation ne sert pas à afficher une complication supplémentaire. Elle introduit un mouvement périphérique, presque atmosphérique, comme si le cadran refusait d’être seulement une surface. Dans l’horlogerie contemporaine, où le squelette peut facilement devenir exercice de transparence gratuite, Roger Dubuis cherche ici une articulation plus lisible : montrer le calibre sans abandonner la scène.
Le nouveau calibre RD721SQ porte cette ambition. Mouvement squelette automatique à heures et minutes, il bat à 4 Hz, soit 28 800 alternances par heure, dispose d’une réserve de marche de 72 heures et réunit 169 composants pour 32 rubis. Sa hauteur de 5,4 mm permet de conserver une boîte de 11,40 mm d’épaisseur, en or rose 750/1000, étanche à 3 BAR. La fiche technique précise quatorze décorations réalisées sur les composants, parmi lesquelles perlage, anglage, cerclage, satinage, poli miroir et polissage des dents.
Le Poinçon de Genève donne ici un poids particulier au discours. La certification, contrôlée par Timelab, concerne les Manufactures établies dans la région genevoise et examine notamment la provenance, les composants du mouvement, l’assemblage et les finitions. Elle n’est donc pas un ornement rhétorique, mais une contrainte de fabrication et de contrôle. Dans le cas de Roger Dubuis, qui revendique l’intégralité de ses calibres certifiés, cette exigence participe à la cohérence de la pièce : la forêt est imaginaire, mais les ponts, les pignons, les pivots roulés et les finitions appartiennent au registre du vérifiable.
Reste une question plus culturelle. Pourquoi cette insistance, dans l’horlogerie récente, à faire entrer le végétal, les mythes et les matières organiques dans des architectures mécaniques ? Peut-être parce que la montre mécanique n’a plus besoin de justifier sa fonction. Elle doit justifier sa présence. À l’heure où l’indication du temps est partout, le geste horloger devient un territoire de résistance : lenteur de fabrication, lecture physique du mouvement, rapport au détail, usage du métal et de la lumière. Brocéliande, chez Roger Dubuis, n’est pas seulement un imaginaire médiéval posé sur une boîte d’or. C’est un prétexte pour faire dialoguer deux formes d’invisible : celui du mythe et celui de la mécanique.
L’Excalibur Brocéliande reste fidèle à certains codes expressifs de la Maison : architecture ouverte, cornes marquées, cadran théâtral, édition limitée à 88 pièces par référence. Mais dans cette taille de 38 mm, le propos gagne en tension. La pièce ne cherche pas la discrétion ; elle tente plutôt de canaliser l’exubérance dans une échelle plus intime. Une forêt miniature, oui, mais tenue par 169 composants, un micro-rotor en tungstène et or, et la discipline ancienne du Poinçon de Genève. La légende n’est acceptable que lorsqu’elle sait tenir l’heure.








