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Audemars Piguet Neo Frame Heure Sautante : le retour du temps à guichets

by pascal iakovou
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Il y a des montres qui cherchent à montrer leur mécanique. D’autres préfèrent organiser le silence autour d’un chiffre. Avec la Neo Frame Heure Sautante, la Manufacture Audemars Piguet revient à une forme d’affichage presque architecturale : deux guichets, une boîte rectangulaire, un cadran noir en saphir traité PVD, et cette idée ancienne selon laquelle le temps peut ne pas glisser, mais basculer.

Présentée au Brassus en février 2026, la pièce s’inspire d’un garde-temps de 1929, le pré-modèle 1271, aujourd’hui conservé au Musée Atelier Audemars Piguet. La filiation n’est pas décorative. Elle renvoie à un moment précis de l’histoire du goût : celui du Streamline Moderne, branche tardive de l’Art déco, nourrie par l’aérodynamisme des paquebots, des trains et des machines de vitesse. Britannica rappelle que l’Art déco s’impose dans les années 1920 et 1930 par des formes géométriques, stylisées et l’usage de matériaux manufacturés ; la ligne profilée, elle, devient l’un des signes visuels de cette modernité industrielle.  

La boîte, en or rose 18 carats, mesure 34,6 x 34 mm hors cornes, pour 8,8 mm d’épaisseur. De part et d’autre, huit godrons verticaux prolongent la carrure jusqu’aux cornes. Le détail pourrait sembler ornemental ; il est surtout structurel. Il donne à cette forme rectangulaire un mouvement latent, comme si l’objet avait été dessiné pour traverser l’air plutôt que pour simplement habiller le poignet. Le même vocabulaire se retrouve sur le fond, la couronne et la masse oscillante en or rose, usinés par CNC puis ajustés avec une précision nécessaire à l’alignement des lignes entre le fond et les cornes.  

Le cadran concentre l’une des difficultés techniques de cette référence. Le pré-modèle de 1929 utilisait une plaque métallique, en or ou en platine selon les variantes. La Neo Frame substitue à cette architecture une glace saphir noire par traitement PVD. Deux ouvertures laissent apparaître l’heure sautante et les minutes traînantes, imprimées en blanc sur fond noir, encadrées par des pentes dorées et microbillées. L’absence de lunette et de métal à douze heures et six heures oblige Audemars Piguet à revoir le principe d’étanchéité : la plaque du cadran est collée sur la glace saphir, puis vissée à la carrure, afin d’atteindre une résistance à l’eau de 20 mètres. Le geste n’a rien de spectaculaire en apparence. Il est pourtant au cœur du sujet : faire porter au saphir un rôle que le métal assumait autrefois.  

La pièce inaugure le Calibre 7122, premier mouvement automatique à heure sautante de la Manufacture. Développé en interne sur la base du Calibre 7121, connu pour équiper les modèles Royal Oak « Jumbo », il associe saut instantané de l’heure et minutes traînantes. Le mouvement compte 293 composants, 43 rubis, bat à 4 Hz, soit 28 800 alternances par heure, et offre une réserve de marche de 52 heures. Ces données sont confirmées par la fiche officielle Audemars Piguet consacrée à la Neo Frame.  

La complication elle-même raconte une histoire plus longue que la montre-bracelet. L’heure sautante apparaît vers 1650 dans les horloges de nuit, avant d’être adaptée aux montres de poche au XVIIIe siècle. À partir de 1890, l’indication des minutes se déplace elle aussi vers un disque visible à travers un guichet. Dans l’entre-deux-guerres, cette lecture devient particulièrement adaptée à la montre-bracelet : le cadran plein protège alors une glace minérale encore fragile. Entre 1924 et 1951, Audemars Piguet vend 347 garde-temps à heure sautante, dont 135 à double guichets. Le pré-modèle 1271, commercialisé en 1929 et 1930, n’a été produit qu’en quatorze exemplaires, déclinés en quatre variantes, dont un unique exemplaire en platine.  

C’est ici que la Neo Frame devient intéressante au-delà de la citation d’archive. Elle ne se contente pas d’exhumer une forme. Elle corrige la fragilité historique de l’objet par les moyens contemporains de la Manufacture : saphir apparent, calibre automatique, disque des heures en titane, disque des minutes en alliage à base de cuivre, et brevet antichoc empêchant mécaniquement l’heure de sauter en cas de coup. La nostalgie, chez Audemars Piguet, n’est pas traitée comme une image. Elle devient une contrainte d’ingénierie.

Sébastian Vivas, directeur du Musée et du Patrimoine Audemars Piguet, résume ce renversement avec justesse : « À l’origine, le verre était si fragile qu’il devait être protégé sous le métal. Aujourd’hui, il est en saphir, et c’est lui qui le coiffe. » La phrase dit beaucoup de l’époque : la protection devient surface, la contrainte devient langage, l’archive devient méthode.

Le bracelet noir en cuir de veau texturé, développé par l’équipe Design de la Manufacture, prolonge cette lecture. Il affleure le saphir entre les cornes et évite l’effet de rupture que pourrait produire une montre de forme trop littérale. La Neo Frame n’est pas une pièce rétro. Elle appartient plutôt à cette catégorie plus rare des objets qui interrogent leur propre mémoire sans la muséifier.

La Manufacture Audemars Piguet, fondée au Brassus en 1875, revendique encore aujourd’hui son ancrage dans la vallée de Joux, territoire suisse dont l’histoire horlogère a façonné une culture de la complication mécanique. Le site officiel de la Maison rappelle que tout commence là, en 1875, au cœur de cette région attachée aux mécanismes complexes.   Dans ce contexte, la Neo Frame Heure Sautante agit comme un petit manifeste : une montre de 2026 qui ne cherche pas à accélérer le temps, mais à lui redonner une ponctuation.

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