La première chose à savoir sur la collection FIREFLY de Maison LITKOVSKA, c’est dans quelles conditions elle a été fabriquée. Des ateliers à −30 degrés. Sans électricité par intermittence. L’haleine des couturières visible dans l’air. Ce contexte n’est pas un argument de communication : c’est la contrainte matérielle qui a structuré chaque décision de coupe.
Liliia Litkovska, fondatrice de la maison en 2009, le dit sans périphrase : « It was created in extreme winter — minus 30 degrees, in ateliers that sometimes had no power, in rooms where breath was visible in the air. » La collection AH 2026/27, présentée pour la première fois sur le calendrier officiel de la Paris Fashion Week, porte ces conditions dans sa matière même.
Ce que le Baroque ukrainien fait à une silhouette
LITKOVSKA ne travaille pas le Baroque comme motif décoratif. La maison l’utilise comme grammaire structurelle. Les proportions dramatiques du costume baroque — manches bouffantes, ampleurs contrôlées, asymétries calculées — trouvent leur équivalent dans l’architecture ecclésiastique de Kyiv : les coupoles bulbeuses de la Laure des Grottes, les façades peintes en bleu et or de la cathédrale Saint-Michel. Ce registre formel, dit le dossier, se traduit en vêtements par des contours fluides et des volumes changeants.
L’asymétrie n’est pas ici une posture stylistique. Elle est présentée comme réponse formelle à une époque où « la stabilité semble souvent une illusion ». L’esthétique dite de l’unfinishedness — l’inachèvement apparent comme résultat voulu — prolonge cette logique : une couture laissée visible, un bord non ourlet, une doublure retournée sont autant de décisions de construction, pas des accidents.
Détail technique : There is no wrong side
La devise de la maison — « There is no wrong side » — est aussi une spécification de fabrication. Les pièces LITKOVSKA sont construites pour être portées à l’endroit ou à l’envers, déconstructées, redessinées par celle qui les porte. Cela suppose une finition identique des deux faces : coutures nettes sur chaque côté, entoilages invisibles depuis l’extérieur comme depuis l’intérieur, choix de matières qui résistent à l’exposition des deux côtés.
Cette contrainte technique est rare dans le prêt-à-porter même haut de gamme, où la doublure est conçue pour disparaître. Chez LITKOVSKA, elle est le sujet.
Le Besagy Bag : ethnographie et maroquinerie
La pièce centrale de la saison est le Besagy Bag, dont l’origine est documentée : le Besahy ukrainien est un sac double face porté en bandoulière, historiquement utilisé pour les longs déplacements à pied ou pour les marchés. Deux poches symétriques, un équilibre de charge pensé pour la marche, une structure qui n’impose pas de sens de port.
La maison en propose une réinterprétation contemporaine, sans que le dossier précise les matières retenues ni le procédé de fabrication. La filiation formelle est défendable : le principe de double face du sac historique résonne directement avec la logique réversible des vêtements LITKOVSKA. L’objet n’est pas un accessoire de collection — il est la démonstration en maroquinerie d’un principe qui traverse toute la maison.
Paris, 2026 : le poids d’une première
LITKOVSKA est distribuée dans plus de soixante revendeurs dans vingt pays, dont Dover Street Market à Londres, New York et Ginza, L’Éclaireur et La Samaritaine à Paris. La maison existe depuis 2009. Son entrée sur le calendrier officiel de la Paris Fashion Week intervient dix-sept ans après sa fondation, dans un contexte où le mode de présentation des créateurs ukrainiens à Paris a pris une dimension politique que ni les acheteurs ni la presse ne peuvent ignorer.
Ce n’est pas sans précédent : d’autres maisons ukrainiennes — Frolov, Ksenia Schnaider — ont accédé aux semaines de la mode occidentales depuis 2022. Mais LITKOVSKA arrive avec une collection dont les conditions de fabrication sont documentées par sa propre créatrice, ce qui est rare. L’argument n’est pas l’origine géographique. Il est la traçabilité du geste.
La question que cette collection pose, sans l’énoncer, est celle-ci : qu’est-ce qu’une maison de mode qui continue à produire sous bombardements ? Pas un symbole. Un atelier.







































