Home ModeBellevoye 20° : quand le whisky français choisit l’infusion plutôt que l’amputation

Bellevoye 20° : quand le whisky français choisit l’infusion plutôt que l’amputation

by pascal iakovou
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La maison Les Bienheureux ne désalcoolise pas. Elle infuse. C’est toute la différence entre corriger un whisky et en concevoir un autre.


Le Bellevoye 20° ne s’inscrit pas dans la tendance des boissons « mieux-être » — ces spiritueux allégés qui sacrifient la matière pour cocher une case nutritionnelle. Disponible depuis le 1er mars chez les cavistes au prix de 34,90 €, ce 70 cl à 20 % alc./vol. revendique une filiation directe avec le triple malt qui a fait la réputation de la maison : le même assemblage de trois single malts français — le charentais de Bercloux, l’alsacien Hepp, l’alpin de Vercors — et un procédé exclusif par infusion dont la méthode demeure confidentielle.

Le résultat technique est mesurable : deux fois moins de calories qu’un whisky à 40 %, aucun arôme artificiel, aucun sucre ajouté, aucune dilution directe. La structure aromatique décrite par Olivier Dumont, Maître de Chais de la maison, repose sur un nez franc au malt doux avec des épices fines et des notes de fruits blancs mûrs, une bouche à la texture fondue avec une pointe de tabac blond, une finale aérienne marquée par une douceur pralinée.

Ce qui mérite attention, c’est moins le degré que la logique industrielle qui le sous-tend. Les Bienheureux consacrent 10 % de leur chiffre d’affaires à la recherche et au développement — un ratio inhabituel dans le secteur des spiritueux artisanaux. Le procédé d’infusion développé dans leurs laboratoires répond à une contrainte précise : atteindre naturellement un taux d’alcool de 20 % sans altérer la richesse aromatique du whisky de base. Ce n’est pas une réduction. C’est une construction.

Encadré — Détail technique La désalcoolisation classique (osmose inverse, distillation sous vide) retire de l’alcool après fermentation et vieillissement. Le procédé par infusion de Bellevoye opère en amont de la mise en bouteille selon une méthode non divulguée. L’entreprise insiste sur l’absence de désalcoolisation : le titre alcoométrique de 20 % serait atteint « naturellement », sans extraction ultérieure. La méthode exacte reste sous protection industrielle.

La dimension culturelle de cette pièce est plus large que le lancement d’une référence. Bellevoye existe depuis 2015, dans un pays où la production de whisky avait été interdite par Louis XIV en 1713 pour préserver les céréales alimentaires — une prohibition qui a duré trois siècles. Le whisky français est structurellement une catégorie jeune face à l’Écosse, dont le premier enregistrement documenté remonte à 1494. Que la maison choisisse précisément ce terrain — l’innovation de procédé plutôt que l’héritage — pour se différencier est une posture cohérente avec cette histoire courte. On ne peut pas rivaliser sur l’ancienneté ; on peut tenter de définir l’avenir.

Alexandre Sirech, cofondateur du groupe, l’énonce sans détour : « Convaincus que le secteur des boissons alcoolisées doit se réinventer pour survivre, nous avons imaginé ce grand whisky avec deux fois moins d’alcool, sans sucre et un bilan carbone inégalé. » La mention du bilan carbone — non chiffrée dans les documents disponibles — indique que l’argument climatique sera le prochain terrain de jeu de la maison.

Si le Bellevoye 20° ouvre une catégorie, elle restera vide jusqu’à ce que d’autres y entrent. La vraie question n’est pas de savoir si ce whisky tient ses promesses aromatiques — les dégustateurs trancheront. Elle est de savoir si le marché est prêt à traiter 20 % comme un territoire de dégustation à part entière, et non comme un compromis.

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