Home Food and WineLe fil et le fût : Christophe Pichon père et fils, ou la transmission par la précision

Le fil et le fût : Christophe Pichon père et fils, ou la transmission par la précision

by pascal iakovou
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À Chavanay, dans la Loire, la rive droite du Rhône tient une place que les guides touristiques ne rendent pas justice. Ce n’est pas un paysage spectaculaire au sens alpin du terme — c’est un territoire pentu, granitique, exposé sud-sud-est, que l’on travaille en terrasses depuis des siècles parce qu’il n’y a pas d’autre façon de tenir. La Maison Christophe Pichon Père & Fils y cultive aujourd’hui trente hectares répartis sur sept appellations, de Condrieu à l’Hermitage, avec 180 000 bouteilles annuelles distribuées dans plus de trente pays. Ce n’est pas un chiffre qu’on pose pour impressionner — c’est la mesure d’un domaine qui a grandi par étapes, sans précipitation, depuis 1991.

Cette année-là, Christophe Pichon achète ses premières vignes. Il a fait ses études d’œnologie à Mâcon-Davayé, il a rejoint son père Philippe sur une exploitation que celui-ci avait ressuscitée d’un abandon. Puis il s’installe seul, suivant les conseils de Philippe, avec la clarté tranquille de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il veut faire. Deux ans plus tard, il plante un coteau en friche en AOC Saint-Joseph — une parcelle qui produit aujourd’hui la cuvée Palisse.


Ce que Corentin a changé sans rien casser

En 2012, Corentin rejoint le domaine après ses études en viticulture-œnologie. Le mouvement est celui d’une passation, mais pas une passation au sens bureaucratique. Christophe lui confie les clés de la cave — l’expression est sa propre, et elle dit quelque chose de précis sur la nature du transfert. Deux ans plus tard, Corentin part vinifier la Syrah en Australie, dans la Barossa Valley, avant de revenir vinifier son second millésime la même saison. Cette ellipse — partir apprendre ailleurs, revenir sans rupture — est peut-être ce qui définit le mieux la philosophie du domaine.

Ce que Corentin introduit à son retour n’est pas une révolution. C’est un affinement continu, documenté dans le détail des choix de cave. L’utilisation de la vendange entière. Le travail des bois avec onze tonneliers différents — pas un, pas trois, onze, parce que chaque fournisseur apporte une texture différente au vin. L’intégration de fûts de plus grande contenance. La première vinification sans sulfites, lancée puis suspendue en 2020 pour cause de crise sanitaire. L’utilisation de levains maison — une spécialité du domaine que Christophe mentionne comme s’il s’agissait d’une évidence, alors que c’est précisément le genre de choix qui engage l’ensemble du processus de vinification.

Christophe Pichon le dit directement : « Les vins ont gagné encore en précision et en finesse, il a également pu réaliser plus d’achat de raisins. Il se consacre à la cave et à l’élevage. Une autre de nos spécialités est de vinifier avec nos propres levains. » La phrase est sèche, factuelle, sans cérémonie. Elle résume une décennie de travail commun.


La géologie comme argument

La force de ce domaine tient d’abord à la diversité des sols qu’il maîtrise simultanément — non pas comme collection de labels, mais comme programme technique distinct à chaque appellation.

Le Condrieu repose sur du granit en pentes exposées sud-sud-est, en terrasses. Âge moyen des vignes : quarante-cinq ans. La cuvée Roche Coulante, issue d’une sélection parcellaire, provient de vignes dont certaines ont soixante-dix ans. Élevage onze mois, 33 % en cuves inox, 67 % en barriques de neuves à trois ans — avec un rendement de 42 hectolitres par hectare, qui situe le domaine dans une fourchette de précision, ni ascétique ni industrielle.

La Côte Rôtie se partage en deux entités géologiques distinctes : la Côte Brune, plus tannique, vieillissant plus lentement ; la Côte Blonde, plus délicate. La cuvée La Comtesse en Côte Blonde est issue de vignes plantées en 1933 — des Syrahs qui ont traversé la Seconde Guerre mondiale, la modernisation viticole des années 1970, et tous les débats sur l’élevage en fûts neufs. Dix-huit mois en fûts neufs, intégralement.

L’Hermitage Opale (blanc) assemble 95 % de Marsanne et 5 % de Roussanne sur un terrain calcaire argilo-limoneux. Le Cornas Allégorie — Syrah pure, dix-huit mois en barriques neuves à deux vins — provient d’un assemblage parcellaire sur sol granitique en haut et milieu de coteaux.


Encadré — Détail : la résurrection des vins de Seyssuel

Sur la rive gauche du Rhône, à Seyssuel, le domaine participe à la renaissance d’un vignoble historique abandonné. Les IGP Mosaïque (Syrah) et Diapason (Viognier) sont produits sur des sols de schiste — une géologie différente de toutes les autres parcelles du domaine, qui donne des vins en dehors du cadre des appellations reconnues mais porteurs d’une identité propre. Ce travail de résurrection, marginal dans le volume global, dit quelque chose sur la curiosité technique du domaine : l’appellation n’est pas une fin en soi.


La cave de 2022 comme manifeste discret

En janvier 2023, la nouvelle cave est opérationnelle à 100 %. Inaugurée pour les vendanges 2022, conçue par Christophe et Corentin ensemble, elle représente trente ans de décisions accumulées. L’extension de 2010 avait déjà ajouté 440 mètres carrés à la structure existante — dont 220 mètres carrés de cave enterrée pour le vieillissement en fûts, un caveau de dégustation, un stockage climatisé. La nouvelle cave va plus loin, sans que le dossier de presse en précise l’architecture ou les équipements spécifiques.

Ce que l’on sait, c’est la chronologie : le domaine a agrandi sa capacité technique deux fois en treize ans. Pas pour augmenter les volumes — les 180 000 bouteilles sont un plafond assumé — mais pour améliorer les conditions de chaque étape de l’élevage.


La question que pose Maison Christophe Pichon Père & Fils n’est pas celle de l’innovation au sens où l’industrie l’entend. C’est une question plus ancienne et plus difficile : comment transmettre une exigence sans la figer ? Ce que Corentin fait avec onze tonneliers, les levains maison, la vendange entière et les premières cuvées sans sulfites n’est pas une rupture avec Christophe — c’est la même phrase, conjuguée à un autre temps. Le domaine distribuera ses vins dans trente-et-un pays ou trente-neuf, cela restera secondaire. Ce qui ne changera pas, c’est la pente des coteaux, le granit en dessous, et la contrainte qu’ils imposent à ceux qui y travaillent.

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