Il faut parfois revenir à l’évidence pour comprendre une Maison. Chez Berluti, cette évidence tient en une ligne continue — celle d’une tige découpée dans une seule pièce de cuir, sans couture superflue, simplement interrompue par trois séries d’œillets. Un geste radical, imaginé à la fin du XIXe siècle, qui trouve aujourd’hui une nouvelle lecture avec l’Alessandro 1895.
L’histoire commence avec Alessandro Berluti, artisan italien formé au travail du bois avant de se tourner vers le cuir. Cette double culture — structure et matière — irrigue la conception originelle de la chaussure. L’idée n’est pas décorative. Elle est constructive : réduire la forme à son expression la plus lisible. Une pièce de cuir, tendue, percée, montée. Rien de plus.
Lorsque son fils Torello ouvre boutique rue du Mont-Thabor en 1929, à proximité de la place Vendôme, cette vision prend forme. L’Alessandro devient alors un modèle fondateur. Une chaussure fermée, sans quartier apparent, où la précision de la coupe remplace l’ornement. Dans un paysage dominé par des constructions plus segmentées, cette continuité du cuir impose une autre lecture du soulier : moins assemblé, plus sculpté.
La version 1895 présentée aujourd’hui ne cherche pas à moderniser par rupture. Elle procède par déplacement. Les lignes gagnent en amplitude : le volume est plus rond, la silhouette moins tendue que certaines itérations contemporaines comme la Démesure. Ce rééquilibrage modifie la perception du pied. La chaussure ne dessine plus une ligne stricte ; elle accompagne le mouvement.
Techniquement, la construction reste fidèle au montage Goodyear, choisi pour sa capacité à structurer la forme dans le temps. La trépointe, cousue avec un fil épais, affirme cette architecture sans la rendre démonstrative. Le travail se concentre ailleurs : dans l’allègement du cuir extérieur et dans la refonte de la semelle, pensée pour un ajustement plus précis.
Le cuir Venezia, signature de la Maison, joue ici un rôle central. Sa capacité à absorber et transformer la couleur permet l’application d’une patine évolutive. Deux teintes sont proposées : Charcoal Brown, dont la tonalité évoque un bois brûlé, et Charcoal Grey, plus minérale. Dans les deux cas, la surface n’est pas figée. Elle réagit à la lumière, se modifie avec le port, accumule des nuances. La chaussure devient archive de son usage.
Une version sur commande prolonge cette logique patrimoniale. Réalisée en cuir Voyage, issu d’un tannage végétal prolongé, elle cherche à retrouver la densité des premiers modèles. Une technique de tatouage du cuir est appliquée pour amorcer un vieillissement contrôlé : micro-fissures, variations de teinte, traces anticipées du temps. Le soulier n’attend plus l’usure ; il en intègre la mémoire dès sa fabrication.
Ce retour à l’Alessandro originel éclaire la stratégie de Berluti : ne pas multiplier les signes, mais approfondir une forme. Là où d’autres accumulent les variations, la Maison affine une idée unique — celle d’un soulier comme surface continue, où la main de l’artisan disparaît derrière la précision du geste.



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