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Brioni AH 2026-27 : la géographie comme méthode, la vigogne comme argument

by pascal iakovou
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Brioni présente sa collection automne-hiver 2026-27 sous l’angle d’un « grand tour » imaginaire à travers les régions italiennes liées à la Maison. En 1945, Gaetano Savini avait choisi un nom d’île croate pour vendre du costume romain aux Américains. Quatre-vingts ans plus tard, la question du territoire reste entière — et plus stratégique que jamais.

Il y a dans ce « grand tour » une ambiguïté productive. Le concept du Grand Tour — ce voyage éducatif que les fils de la noblesse britannique effectuaient à travers l’Europe au XVIIIe siècle, Rome et Florence en points d’orgue — est ici inversé. Ce n’est pas l’étranger qui vient découvrir l’Italie ; c’est la Maison Brioni qui redécouvre son propre territoire. Rome, les Abruzzes, les pistes de montagne : autant d’états d’esprit. C’est une manière de dire que le tissu a une géographie avant d’avoir une saison.

La matière est, comme toujours chez Brioni, le vrai sujet. La collection mobilise la vigogne — fibre issue du Vicugna vicugna, camélidé andin dont la toison, récoltée par tonte tous les deux à trois ans sur des animaux non domestiqués, produit des fibres d’environ 12 microns de diamètre, soit deux fois plus fines que le cachemire standard. Une pièce en vigogne Brioni représente plusieurs années de relation avec les coopératives de filateurs andins et plusieurs mois de travail à la Manufacture de Penne, dans les Abruzzes. C’est là que la géographie annoncée par le communiqué prend un sens concret : Penne n’est pas un décor, c’est une contrainte technique. Les Maîtres Tailleurs formés à la Scuola Superiore di Sartoria Nazareno Fonticoli — ouverte en 1985 par la Maison elle-même — fabriquent chaque costume selon un protocole qui mobilise près de 200 opérateurs et 12 000 points de couture, dont 17 % à la main et visibles.

La construction double couche du smoking de soirée mérite qu’on s’y arrête. Ce procédé — deux épaisseurs de tissu cousues ensemble sans doublure interposée — permet d’obtenir un tombé que les doublures conventionnelles ne peuvent pas restituer : le poids est distribué différemment, le mouvement du vêtement suit celui du corps plutôt que de le précéder. C’est une technique ancienne, remise en usage par les grandes maisons de tailleur romain dans les années 1950, quand il s’agissait de créer des pièces de soirée aussi légères que des costumes de ville. Que Brioni la réactive pour la saison 2026-27 en la parant de broderies micro-pailletées à effet chiné et de jacquards aux motifs exclusifs, c’est un choix de positionnement : la technique ne change pas, l’usage s’élargit.

La Mountain Capsule pose une question différente. La Baby Lacaune — laine issue d’une race ovine du Massif central, à fibres longues et résistantes — associée au cachemire technique (cachemire tricoté sur mesure pour les vêtements sportifs) : c’est Brioni qui entre sur un terrain où Loro Piana et Zegna opèrent depuis dix ans avec un avantage de marché significatif. La légitimité de la Maison sur ce segment n’est pas acquise par l’héritage — Brioni est une maison de costume de ville, pas d’après-ski — mais par la technique. Si la construction est irréprochable, le geste suffit. Si elle ne l’est pas, la géographie ne sauvera rien.

Le motif Prince-de-Galles revisité sur des silhouettes de loisir, le tailoring associé au denim, le costume croisé porté avec une field jacket : ce n’est pas nouveau. Ces propositions circulent depuis au moins cinq saisons dans les collections masculines des grandes maisons italiennes. Ce qui est Brioni dans tout cela, c’est la façon dont ces hybridations sont exécutées — le tombé, le grain de la laine, la précision de la boutonnière — plutôt que leur invention. La Maison n’a jamais prétendu à l’avant-garde ; elle a toujours prétendu à la justesse. C’est un autre rapport au temps.

En 1952, Brioni organisait le premier défilé masculin de l’histoire de la mode moderne à la Sala Bianca du Palazzo Pitti de Florence. La Maison avait choisi Florence plutôt que Rome — capitale de la mode italienne de l’époque — parce que la scène internationale s’y trouvait. Soixante-quatorze ans plus tard, la collection AH 2026-27 ne choisit pas un lieu de défilé emblématique : elle choisit un concept, le voyage. Ce déplacement du lieu vers l’idée est peut-être le signe d’une Maison qui sait que sa légitimité n’est plus à démontrer dans l’espace mais dans le temps — celui que prend chaque vêtement à être fait, et celui qu’il met à rester juste.

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