Home ModeFashion WeekMASU AH26 : quand la mode se souvient qu’elle appartenait aux autres

MASU AH26 : quand la mode se souvient qu’elle appartenait aux autres

by pascal iakovou
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Le denim des mineurs. L’argyle des clubs privés. Le velours des cours royales. La collection « Sugar Riot » de la Maison MASU ne déconstruit pas ces codes — elle rappelle qu’ils n’ont jamais été neutres.


La question que pose MASU pour son automne-hiver 2026 est simple, presque embarrassante : à qui appartient un vêtement ? Pas au sens commercial — au sens anthropologique. Chaque pièce de la collection est construite autour d’une tension entre la mémoire d’un usage social et son détournement délibéré : la veste d’aviateur en suède porte des découpes florales au laser là où l’imagerie militaire attendait ses insignes ; le costume formel brodé abandonne sa ligne et devient blouson zippé aux épaules acérées ; le survêtement disparaît sous une accumulation de boutons qui n’ouvrent rien.

Ce geste — superposer un code sur son envers — n’est pas nouveau dans l’histoire de la mode. Martin Margiela l’a radicalisé dans les années 1990 en retournant les vêtements, en montrant les coutures, en faisant du support l’énoncé. Ce qui distingue MASU, c’est la tendresse du procédé. Sur un tweed à chevrons, cinq boutons en forme de trèfle, cinq couleurs, fleurissent discrètement. L’arme n’est pas le choc — c’est le détail qui se remarque tard, comme une phrase qu’on relit.

Le vocabulaire du passé comme matériau

La collection AH26 opère comme un herbier de signes textiles chargés. L’argyle vient des Highlands écossais du XVIIe siècle, popularisé dans les clubs de golf britanniques des années 1920 avant d’être uniformisé par le prêt-à-porter des années 1980 en marqueur de classe. Ici, l’ourlet du pull argyle disparaît — geste minimal, presque orthographique, comme barrer un mot sans l’effacer. Le bandana en soie convoque une autre généalogie : talisman des travailleurs agricoles mexicains, symbole des gangs de Los Angeles, accessoire preppy, pièce de collection, le même carré de tissu ayant traversé un siècle d’assignations contradictoires.

Ce que fait MASU, c’est moins une déconstruction qu’une archéologie de surface : on laisse visible la stratification des usages sans prétendre les résoudre.

Détail technique : La veste de vol en suède porte des motifs de lierre découpés au laser — procédé qui permet des découpes à moins d’un millimètre de précision sur matière souple, sans effrangement, impossible à la main. Le choix du suède plutôt du nylon flight jacket standard implique une gestion thermique et structurelle différente, le suède n’ayant pas la résistance à l’abrasion de son contexte d’origine. Ce n’est pas un oubli — c’est une prise de position.

Tokyo, décembre, mille personnes

Le 28 décembre 2025, la Maison MASU a présenté une partie de la collection à mille personnes à Tokyo — non pas dans un showroom, mais dans un espace partagé entre le designer et sa communauté. La décision relève d’une logique documentée : depuis la pandémie, plusieurs maisons japonaises indépendantes (Sacai, Hyke, Fumito Ganryu) ont reconfiguré leurs présentations pour court-circuiter le calendrier des semaines de mode occidentales, préférant des formats hybrides entre installation et présentation. Ce que MASU nomme « BOYS LAND » est moins un événement qu’un protocole — celui d’une maison qui choisit qui elle regarde en premier.

Dans un secteur où le calendrier est dicté par les grandes places financières de la mode, ce choix de la communauté avant les acheteurs, de Tokyo en décembre avant Paris en janvier, constitue en soi un énoncé sur l’économie de l’attention.

La question que pose « Sugar Riot » n’est pas celle du vêtement libéré — cette promesse est aussi vieille que la contre-culture. Elle est plus précise : dans un contexte où les algorithmes de recommandation ont homogénéisé les garde-robes plus efficacement que n’importe quel club privé, la résistance textile est-elle encore possible ? Ou ne reste-t-il que la nostalgie de sa possibilité — douce comme du sucre, exactement comme son titre l’annonce ?

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