Pour sa dixième édition, le festival de photographie de mode créé par Condé Nast s’installe à la Biblioteca Nazionale Braidense de Milan, au cœur du complexe de Brera. Du 1er au 4 mars 2026, pendant la Fashion Week, 85 artistes issus de 149 pays occupent l’une des plus anciennes bibliothèques patrimoniales d’Italie. Entrée libre.
Une bibliothèque, pas une galerie
La Biblioteca Nazionale Braidense n’est pas un espace d’exposition. Fondée en 1770 sous l’impulsion de Marie-Thérèse d’Autriche à partir du fonds du comte Carlo Pertusati, elle conserve plus d’un million et demi de volumes, dont des incunables et des manuscrits enluminés. Ses salles, au premier étage du Palazzo di Brera, jouxtent la Pinacoteca — là où se trouvent le Cristo morto de Mantegna et les Sposalizio de Raphaël. C’est dans ce contexte — entre rayonnages du XVIIIe siècle et reliures patrimoniales — que le PhotoVogue Festival a choisi de présenter des photographies de mode contemporaine.
Le choix n’est pas neutre. Jusqu’ici, le festival utilisait des espaces plus conventionnels. En s’installant à la Braidense, sous le patronage de la Camera Nazionale della Moda Italiana et en collaboration avec la Pinacoteca di Brera, Alessia Glaviano — directrice du festival et responsable mondiale de PhotoVogue — opère un déplacement : la photographie de mode n’est plus présentée comme un sous-genre visuel mais comme un objet digne du patrimoine culturel. La bibliothèque devient le cadre qui légitime.
Le filtre des 100 000
Le festival repose sur un mécanisme d’appel ouvert dont les chiffres méritent qu’on les examine. L’exposition principale, « Women by Women », a reçu près de 100 000 soumissions provenant de plus de 9 500 artistes répartis dans 149 pays et territoires. 45 ont été retenus. Le taux de sélection — environ 0,5 % des artistes candidats — place PhotoVogue dans une zone de sélectivité comparable à celle des programmes de résidence artistique les plus compétitifs.
Cette échelle transforme le festival en un observatoire. Quand près de 10 000 photographes de 149 pays soumettent des images sur un même thème, les choix du jury ne dessinent pas seulement une exposition — ils cartographient un état de la photographie de mode mondiale. Les 45 noms retenus (parmi lesquels Myriam Boulos, Laura Pannack, Kiana Hayeri, Rehab Eldalil, Rhiannon Adam) proviennent d’horizons suffisamment dispersés pour que la sélection fonctionne comme un sondage visuel.
Une seconde exposition, « East and South East Asian Panorama », rassemble 40 artistes sélectionnés par un appel régional — un cadrage géographique qui reconnaît la spécificité des langages visuels de cette zone sans les noyer dans l’appel global.
Le thème et son contexte
« Women by Women » — des femmes photographiées, représentées et imaginées par des femmes. Le thème, pour une dixième édition, est à la fois lisible et stratégique. Glaviano le formule ainsi : « At a time when women’s rights and identities are increasingly contested, this edition affirms women’s vision as a powerful force in its own right, plural, dynamic, and free to shape its own narrative. »
Le festival prend soin de situer cette proposition au-delà du binaire « Male Gaze / Female Gaze », catégories héritées de Laura Mulvey (1975) et depuis largement discutées. Le communiqué parle de « fluid, intersectional, and self-determined ways of seeing » — une formulation qui ancre l’événement dans les débats visuels contemporains plutôt que dans la rhétorique militante.
Le timing n’est pas anodin. Le numéro de mars de Vogue Italia coïncide avec le festival et consacre un espace éditorial au même thème — un dispositif éditorial croisé (print, digital, événementiel) qui multiplie les surfaces de résonance. Pour Condé Nast, c’est aussi une manière de donner à sa plateforme PhotoVogue — outil de découverte de photographes lancé en 2011 — une légitimité institutionnelle que le numérique seul ne peut pas conférer.

Détail — La bibliothèque dans la bibliothèque
Parmi les volets du programme, l’un retient l’attention par sa sobriété : « A Library Within the Library », une sélection curatée de livres et de magazines disposée au sein de la Braidense. Installer des ouvrages sur la photographie de mode dans une bibliothèque patrimoniale, c’est proposer une mise en abyme — le festival commente ses propres références dans le cadre qui les légitime. Le geste est discret ; il est aussi, peut-être, le plus éloquent.
La dimension ukrainienne
Le volet « Futurespective », réalisé en collaboration avec Vogue Ukraine, présente les résultats d’un appel à candidatures dédié à une nouvelle génération d’artistes ukrainiens. Parmi les noms : Yourko Kalichak, Mykola Maychyk, Daria Svertilova, Alina Prisich, Yegor Parker. Le festival ne commente pas le conflit — il offre un cadre international à des voix visuelles qui, sans ce type de plateforme, peinent à accéder aux circuits de diffusion européens. C’est du soft power culturel au sens le plus opérationnel du terme.
Ce que la Braidense change
Un festival de photographie de mode dans une galerie milanaise est un événement. Le même festival dans la Biblioteca Nazionale Braidense, entre les salles de la Pinacoteca et les rayonnages du XVIIIe siècle, est une déclaration de principe. Glaviano et son équipe parient que la photographie de mode, quand elle est sélectionnée avec la rigueur d’un appel international (149 pays, 100 000 images), mérite le même cadre que la peinture ou le manuscrit.
Le pari ne se jugera pas sur quatre jours. Il se jugera sur la capacité du festival à revenir à la Braidense — et à transformer ce qui est aujourd’hui un événement ponctuel en un rendez-vous dont le lieu fait partie de l’identité. La photographie de mode a longtemps cherché sa place entre le musée et le magazine. PhotoVogue, pour ses dix ans, propose la bibliothèque.

