Certaines d’entre elles ont déjà foulé cette scène, dans les années 1980, quand personne ne regardait encore. Le photographe Steven Raj les y ramène — en couture, cette fois, et sous les projecteurs.
Le palimpseste d’une scène
Il y a quelque chose de vertigineux dans l’image : Allanah Starr et Amanda Lepore sur le plateau des Folies Bergère, coiffées de Stephen Jones, chaussées de Louboutin, portant les créations de Matières Fécales. Le vertige ne tient pas à l’extravagance du tableau — il tient à ce qu’on sait, ou qu’on pressent, en regardant ces femmes : elles connaissent cette salle. Certaines l’ont traversée, habitée, bien avant que la mode leur rende visite.
Allanah Starr s’y est produite dans les années 1990. À une époque où l’identité trans était une curiosité de cabaret plutôt qu’un sujet de collection. La campagne de Steven Raj ne fait pas semblant d’ignorer ce passé — elle l’invoque délibérément, en choisissant un lieu qui a précédé la reconnaissance institutionnelle de plusieurs décennies.












Matières Fécales : la couture comme acte politique assumé
Le label parisien Matières Fécales occupe une position singulière dans le paysage de la mode contemporaine : trop couture pour le streetwear, trop subversif pour les palais. Ce casting — Amanda Lepore, Gigi Goode, Sasha Colby, Lewis G Burton, Allanah Starr, Sam Buttery — n’est pas une liste de célébrités. C’est une généalogie. Chacune de ces figures représente une époque, un espace de résistance, un idiome différent de l’identité trans dans la culture populaire.
Ce que Matières Fécales comprend, que beaucoup de maisons habillant des icônes trans depuis quelques saisons semblent encore ignorer, c’est que la visibilité n’est pas un point d’arrivée. C’est un contexte. Placer ces femmes sur la scène des Folies, dans des pièces qui portent la marque d’un vrai regard, n’est pas de la représentation — c’est une affirmation.
Stephen Jones, Louboutin et la grammaire du luxe transgressif
Les collaborations annoncées dans la campagne méritent qu’on s’y arrête. Stephen Jones est l’un des rares chapeliers dont l’histoire personnelle traverse les clubs queer de la fin des années 1970 autant que les défilés de Dior. Christian Louboutin, dont l’œuvre entretient depuis toujours un rapport à l’artifice, à la hauteur et à la performance, s’inscrit naturellement dans un tel casting.
Les bénéfices de la campagne sont reversés à La Maison d’Allanah, association d’aide aux femmes trans migrantes, et à Stop Homophobie. Ce détail, souvent relégué en note de bas de page dans les communiqués de presse, est ici constitutif du projet. Il transforme la session photo en geste solidaire plutôt qu’en opération d’image.
Ce que l’image dit sans le dire
Il reste, après avoir regardé les images de Steven Raj, une question qui n’appelle pas de réponse immédiate : quand une scène célèbre, enfin, celles qu’elle a longtemps exploitées dans l’ombre, est-ce une réparation ou une nouvelle forme d’utilisation ? Matières Fécales ne tranche pas. Et c’est peut-être ce qui rend ces images honnêtes.
