Chez Dust, la plateforme parisienne qui outille la collaboration entre humains et agents d’intelligence artificielle en entreprise, les stages de lycéens de quinze et seize ans servent, depuis 2022, de laboratoire involontaire. Le 17 juin, à l’ouverture de la dixième édition de VivaTech, son cofondateur et directeur technique Stanislas Polu racontait ce que quatre stages successifs disent de la transmission du savoir, à l’heure où l’exécution se délègue mais le jugement, non.
L’apprenti et l’artefact
Le stagiaire a quinze ans. Il vient de présenter à toute l’équipe le jeu vidéo qu’il a conçu seul en une semaine : un univers en trois dimensions, un personnage qui marche, une physique qui fonctionne. On le félicite, on l’interroge sur le modèle du personnage — comment l’a-t-il fabriqué ? Il explique, avec l’aisance d’un habitué, qu’un agent a « téléchargé quelque chose quelque part sur internet ». On insiste : peut-il montrer le code ? Le garçon regarde, sincèrement perplexe. « Le quoi ? » Il a piloté un agent conversationnel pendant cinq jours sans jamais ouvrir le fichier qu’il produisait.
Stanislas Polu raconte cette anecdote sans grande inquiétude apparente. Depuis 2022, sa société accueille chaque année un à trois lycéens de quinze ou seize ans pour des stages d’une ou deux semaines, ordinateur ouvert sur les mêmes outils que les salariés. La progression, dit-il, s’est faite par paliers nets. Il y a trois ans, un stagiaire sans aucune notion de programmation apprenait seul quelques rudiments de JavaScript en interrogeant un modèle de langage — déjà remarquable pour l’époque. Il y a deux ans, un autre traduisait de l’anglais vers le français une documentation technique entière, puis livrait seul une implémentation fonctionnelle, encore largement conscient de ce qu’il écrivait. Il y a un an, le stagiaire ne regardait plus le code : il pilotait, en langage courant, un agent qui l’écrivait à sa place — et n’a découvert qu’à la question d’un collègue que ce code, en tant qu’objet, existait.
L’évolution tient en une observation de Polu : ce qui comptait il y a un an, c’était d’être fiable et rapide ; ce qui compte désormais, c’est de savoir quoi construire — une faculté de jugement qui s’acquiert mal sans avoir d’abord raté, recommencé, compris la matière de ses propres mains.
Ce que l’atelier savait déjà
La question n’est pas neuve pour qui a observé un atelier de métiers d’art. La valeur d’un compagnon ne s’est jamais mesurée à la vitesse d’exécution d’un geste, mais à la capacité de sentir, avant que la pièce ne soit terminée, qu’elle ne sera pas juste. Cette faculté ne s’enseigne pas en accéléré : elle suppose des années où la main rate, recommence, apprend la résistance du matériau. Les agents conversationnels promettent l’inverse — un résultat sans la friction qui, dans l’artisanat, fabrique précisément le jugement.
Polu lui-même hésite à trancher. Interrogé sur ce que son ancien stagiaire devra un jour comprendre du code qu’il a fait écrire sans le lire, il répond simplement qu’il n’en a aucune certitude. L’aveu compte autant que l’anecdote : la personne qui conçoit ces agents pour des milliers d’entreprises ne sait pas si la compétence qu’ils dispensent de posséder redeviendra, un jour, nécessaire.
Le Détail. Le 24 novembre 2025, Anthropic publiait Claude Opus 4.5 avec une baisse de prix d’utilisation des deux tiers par rapport à son prédécesseur — un seuil que les équipes de Dust décrivent comme le déclencheur d’une bascule durable : la part de code encore écrite à la main par un développeur, dans l’entreprise, est passée en quelques mois d’une large majorité à environ un cinquième.
Cinq jours avant l’ouverture de VivaTech, le 12 juin 2026, le gouvernement américain ordonnait à Anthropic de suspendre, pour tout ressortissant étranger, l’accès à ses modèles les plus capables, Fable 5 et Mythos 5 — une décision rétroactive et sans précédent, prise quatre jours seulement après leur lancement commercial. Sur scène, Polu qualifiait l’époque de vertigineuse plutôt que d’inquiétante. Reste à savoir si la rapidité avec laquelle un lycéen de quinze ans apprend à diriger ce qu’il ne comprend pas dit quelque chose de réellement nouveau sur le savoir-faire — ou si elle ne fait que révéler, plus tôt que prévu, ce que tout apprenti a toujours dû apprendre seul : décider, avant la main, ce qui vaut d’être fait.

