Home Horlogerie et JoaillerieL’heure vagabonde selon Audemars Piguet : quand l’insomnie d’un pape éclaire la haute horlogerie contemporaine

L’heure vagabonde selon Audemars Piguet : quand l’insomnie d’un pape éclaire la haute horlogerie contemporaine

by pascal iakovou
0 comments

En cette année de cent cinquantième anniversaire, la Manufacture du Brassus réhabilite une complication née d’une nuit blanche pontificale. La nouvelle Code 11.59 Starwheel en or rose et céramique noire ne se contente pas de célébrer un jalon — elle interroge la manière dont une maison peut conjuguer mémoire et modernité.

Il y a quelque chose de profondément horloger dans l’insomnie. Cette obsession du temps qui passe, cette conscience aiguë des heures qui s’égrènent dans l’obscurité. En 1655, le pape Alexandre VII, dont les nuits romaines étaient troublées par le tic-tac implacable de son horloge, formula une requête aux frères Campani : concevoir un garde-temps silencieux, lisible dans la pénombre. La réponse fut l’horloge de nuit, dont le mécanisme des heures vagabondes — des chiffres lumineux parcourant un arc gradué — préfigurait une façon radicalement différente d’appréhender le temps.

Trois siècles et demi plus tard, cette poésie mécanique trouve une nouvelle incarnation dans les ateliers de la Vallée de Joux. La Code 11.59 by Audemars Piguet Starwheel, dans sa déclinaison or rose 18 carats et céramique noire, ne cherche pas à reproduire l’objet original des Campani. Elle en extrait l’essence — cette lecture contemplative du temps — pour l’inscrire dans une grammaire résolument contemporaine.

Le principe demeure d’une élégance conceptuelle intacte. Trois disques en aluminium, chacun portant quatre chiffres de 1 à 12, gravitent autour d’un rotor central qui accomplit une révolution toutes les trois heures. Le chiffre actif pointe vers un secteur arqué de 120 degrés, siège de l’échelle des minutes. La trotteuse, légèrement courbée pour épouser le relief des disques, ajoute une dimension chorégraphique à l’ensemble. Ce ballet mécanique, Manufacture Audemars Piguet l’avait réintroduit en 1991, après qu’un horloger de la maison eut redécouvert le système dans les archives du Journal Suisse d’Horlogerie. La référence 25720 inaugurait alors une série d’une trentaine de modèles, produits jusqu’en 2003.

Ce qui distingue cette nouvelle itération, au-delà du changement chromatique, c’est le dialogue qu’elle établit entre matières. La lunette et le fond en or rose 18 carats encadrent une carrure en céramique noire — un contraste qui souligne l’architecture singulière du boîtier Code 11.59, avec son octogone arrondi inscrit dans des cercles concentriques. Le cadran en aventurine noire, constellé de paillettes qui évoquent un ciel nocturne, ramène subtilement à l’origine du mécanisme : cette horloge de nuit où les chiffres brillaient dans l’obscurité de la chambre papale.

Les disques horaires en opaline noire, ornés de chiffres aux tons rose doré, répondent aux ponts du rotor central. Le Calibre 4310, dérivé du mouvement 4309 auquel s’ajoute un module spécifique, bat à 4 Hz et offre une réserve de marche garantie de soixante-dix heures minimum. Ses 224 composants et 32 rubis témoignent d’une architecture horlogère pensée pour la fiabilité autant que pour l’expression artistique. La masse oscillante en or rose 22 carats, visible à travers le fond saphir, achève de composer un objet où chaque élément participe d’une cohérence esthétique assumée.

La question que pose cette Starwheel dépasse celle du simple renouvellement d’une complication historique. Elle interroge la capacité d’une manufacture à faire vivre son héritage sans le muséifier. Entre 1991 et 2003, les Star Wheel originales demeuraient des montres de collectionneur, des curiosités horlogères appréciées des initiés. Leur cote sur le marché secondaire — passée de quelques milliers d’euros il y a quatre ans à plusieurs dizaines de milliers aujourd’hui — témoigne d’une reconnaissance tardive.

En réintroduisant cette complication dans la collection Code 11.59, Audemars Piguet fait un choix éditorial. La ligne, lancée en 2019, incarne la volonté de la maison d’exister au-delà de la Royal Oak — de proposer une horlogerie ronde, contemporaine, qui ne soit pas prisonnière d’un héritage octogonal. La Starwheel y trouve une pertinence particulière : elle rappelle que la manufacture du Brassus a toujours su explorer des territoires horlogers singuliers, bien avant que le terme « montre alternative » n’entre dans le vocabulaire des collectionneurs.

Le boîtier de 41 mm, épais de 10,7 mm, propose des proportions maîtrisées pour une complication qui pourrait facilement verser dans l’ostentatoire. L’étanchéité à 30 mètres et le bracelet en caoutchouc texturé noir confèrent à l’ensemble une portabilité quotidienne — loin des montres de vitrine que deviennent parfois les pièces à complications.

Reste la question de la pertinence. En 2025, année où la manufacture célèbre son cent cinquantième anniversaire par une série de nouveautés — calendriers perpétuels au nouveau calibre 7138, tourbillons volants aux cadrans de pierre naturelle —, la Starwheel occupe une place à part. Elle n’est ni la plus compliquée, ni la plus rare. Elle est peut-être la plus narrative. Celle qui raconte une histoire — des nuits blanches d’un pape aux heures errantes d’un collectionneur contemporain.

L’influence de cette complication sur l’horlogerie indépendante mérite d’être soulignée. Urwerk, fondée en 1997, a fait de l’heure vagabonde sa signature, déclinant le principe en variations tridimensionnelles toujours plus audacieuses. Les frères Campani auraient probablement apprécié cette postérité inattendue — leur invention destinée à apaiser un pontife insomniaque devenue le terrain d’expression d’une avant-garde horlogère.

La Code 11.59 Starwheel en or rose et céramique noire ne prétend pas révolutionner quoi que ce soit. Elle propose simplement une autre façon de regarder le temps passer — plus contemplative, plus poétique, plus étrangement apaisante. Comme si, trois siècles et demi après les nuits agitées d’Alexandre VII, la haute horlogerie avait enfin trouvé le moyen de réconcilier le temps et le sommeil.

Related Articles