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L’autre fille d’Annie Ernaux

by Elisa Palmer
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L’autre fille

Annie Ernaux

Samedi 28 mai,
Paris, sous le soleil de mai,
Le Lion Est Mort Ce Soir - Pow woW ♫ ♫ ♫

Un samedi soir d’avril, exilée, cuvant une jolie gueule de bois bien carabinée, j’avais découvert et aimé (coup double) le Je Pars à l’entracte de Nicolas d’Estienne d’Orves, un des trois premiers livres de cette nouvelle collection Les affranchis, chez NiL Editions. Comme on l’ouvre, on ne le referme pas, c’eut été trop facile. Un très bon bouquin, tellement dérangeant que doux, qui m’avait démesurément plu.

Après ça… On ne sait pas si la collection vaut le coup d’être examinée à fond, entièrement, ou si on en reste là. Derrière chacune des choses exquises, il y a souvent l’envie de ne pas poser de potentiels objets de comparaison, de ne pas oser une expérience qui pourrait détrôner la précédente, celle qu’on a hissée très haut… Et pourtant, un jour, dans ce mood du « voyons voir », on pousse le vice un peu plus loin. On tente.

C’est Annie Ernaux, qu’on ne présente plus, qui nous invite – à travers 80 pages – à entrer dans quelque chose de très particulier. Intime. Son existence à l’ombre de l’autre fille, sa soeur morte de la diphtérie, à 6 ans, avant la guerre, à Lillebonne (Seine-Maritime).

« … tu n’es pas ma soeur, tu ne l’as jamais été. Nous n’avons pas joué, mangé, dormi ensemble. Je ne t’ai jamais touchée, embrassée. Je ne connais pas la couleur de tes yeux. Je ne t’ai jamais vue. Tu es sans corps, sans voix, juste une image plate sur quelques photos en noir et blanc. Je n’ai pas de mémoire de toi. Tu étais déjà morte depuis deux ans et demi quand je suis née. » (p. 12)

La question est celle d’une vie. Comment exister aux yeux du monde et de soi-même, quand dans la douleur et le silence des autres, on se sait être une sorte d’enfant unique un poil bâtard ? La petite Annie est bien toute seule au monde, de chair et d’os, mais se prend en pleine gueule la densité et le poids de l’absente, qui ne peut être que mieux qu’elle puisque disparue. Et donc invariablement dans la lumière de Dieu. Redoutable.

L’idée, c’est d’aimer toujours beaucoup plus les morts ou les disparus que les vivants. L’ambition, c’est d’essayer de vivre avec ça, toute sa vie. Comment prendre sa place quand l’autre a déjà tout rasé par le simple fait d’être morte ? Ici Annie Ernaux se libère (enfin) en nous livrant ce vide, cette vacuité, où le jeu de la vie empeste tellement les cendres et les restes de l’autre qu’il y a là véritable pollution. Une pollution lumineuse.

« Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence. » (p. 35)

Elisa Palmer

Annie Ernaux
L'autre fille
Collection Les affranchis
Editions NiL
2011 – III
7€

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Emilie 29 mai 2011 - 2 h 12 min

Annie Ernaux écrit sa soeur aînée Ginette dans un livre délicat, précis et intelligent
Depuis trente-cinq ans qu’Annie Ernaux se raconte, elle, son père, sa mère, ses amants, ses années… on pensait tout connaître de cette auteure, grand maître de l’écriture autobiographique. Voilà qu’apparaît, dans le puzzle familial, Ginette, la soeur aînée, la soeur disparue. Elle surgit comme elle a déboulé dans la vie d’Annie, un soir d’août 1950, au détour d’une conversation « volée » : « elle est morte comme une petite sainte… confie sa mère à une cliente de l’épicerie d’Yvetot, elle était plus gentille que celle-là. » « Celle-là », Annie, 10 ans, n’abordera jamais le sujet avec ses parents, mais elle courra, dès lors, après l’ombre « maléfique » de cette petite fille de 6 ans, emportée par la diphtérie. N’a-t-elle dû de vivre que parce que sa soeur est morte, les Ernaux prônant l’enfant unique ? Comment être quitte ? En écrivant ? Annie Ernaux s’interroge dans cette lettre à l’absente avec délicatesse, précision, intelligence. Comme à son habitude.
http://www.lexpress.fr/culture/livre/l-autre-fille-d-annie-ernaux_969417.html

Solène 29 mai 2011 - 2 h 18 min

Les Années, 2008
« Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération. »

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