Lors d’une rencontre organisée par VivaTech, une Maison de mode a laissé un studio d’intelligence artificielle décrire, sur scène, une expérience entièrement générée par algorithme dans ses propres boutiques — sans jamais la nommer. À quelques mètres de là, une agence revendiquait l’exact inverse : faire de l’absence d’humain un argument commercial à part entière.
Un geste sans signature
Adrienne Lahens dirige Infinite Studios, une plateforme d’intelligence artificielle au service des marques, des cinéastes et des créateurs, après quinze années passées à construire l’écosystème créateurs de TikTok. Elle raconte, sans citer de nom, le cas d’une Maison de mode pour laquelle son studio a conçu une activation en boutique : un esthète scanne une pièce avec son téléphone et débloque une expérience cinématographique générée par IA, qu’il peut ensuite prolonger en co-créant sa propre version d’une campagne avec des personnages synthétiques.
L’objet existe, le dispositif aussi. Ce qui manque, et qui constitue le fait le plus révélateur de cette rencontre, c’est l’absence de toute revendication. La Maison a accepté l’usage, financé le projet, ouvert ses boutiques au dispositif — mais n’a pas souhaité que son nom circule en même temps que celui de l’outil qui l’a produit.
L’inverse assumé
À l’opposé de cette discrétion, l’agence espagnole The Clueless a construit toute sa valeur sur la déclaration permanente de l’artifice. Aitana López, mannequin générée par réseau antagoniste génératif et lancée le dix-sept juillet deux mille vingt-trois, gagne aujourd’hui jusqu’à dix mille euros par mois en partenariats de marque. Son fondateur, Rubén Cruz, explique que la non-humanité d’Aitana n’est pas une faiblesse à dissimuler mais la condition même de sa valeur : une Maison qui contracte avec elle achète un contrôle total du personnage, sans le risque qu’un visage humain finisse, un jour, associé à un scandale qui rejaillirait sur le partenariat.
Vingt personnes travaillent aujourd’hui chez The Clueless, dont cinq dédiées exclusivement à la gestion d’Aitana — un chiffre qui dit, à lui seul, que le « mannequin synthétique » est d’abord un poste de travail humain déguisé en produit fini.
Le Détail — Aitana López a été lancée le 17 juillet 2023, générée par un réseau antagoniste génératif (GAN). Elle gagne jusqu’à dix mille euros par mois en partenariats, un revenu géré par une équipe de cinq personnes au sein de l’agence The Clueless.
La confiance comme matière première
Dara Ladjevardian, qui dirige la plateforme Delphi, occupe un troisième territoire : celui du clone vérifié d’une personne réelle, et non d’un personnage inventé. Des coachs et des auteurs — il cite Jay Shetty et Eckhart Tolle parmi les profils accompagnés par sa plateforme — y autorisent la reproduction conversationnelle de leur pensée, à condition qu’un garde-fou strict empêche le clone de dire ce que la personne n’a jamais dit ou écrit. Ladjevardian insiste sur un point : Delphi ne vend pas une relation, mais un accès, au même titre qu’un livre ou un entretien filmé.
Trois logiques, trois rapports à la vérité. L’agence espagnole vend la transparence de l’artifice. La plateforme de clonage vend la fidélité vérifiée à une personne réelle. La Maison de luxe, elle, choisit le silence — ni mensonge, ni aveu.
Un cadre qui se resserre déjà ailleurs
Ce silence pourrait ne plus tenir longtemps. Aux États-Unis, l’accord ratifié en 2026 entre le syndicat SAG-AFTRA et les studios encadre désormais l’usage des interprètes synthétiques dans les productions audiovisuelles : un studio ne peut recourir à un acteur artificiel pour un rôle qu’un acteur syndiqué pourrait tenir que s’il démontre une « valeur additionnelle significative », sous peine de devoir négocier — et le syndicat ne pourra faire grève sur ce point précis avant 2030. Rien d’équivalent n’existe pour les boutiques, les campagnes ou les activations événementielles du luxe.
L’industrie du cinéma a mis des années de négociations pour transformer une inquiétude diffuse en clause contractuelle. Le luxe, qui expérimente déjà la même technologie dans ses propres murs, n’a pas encore eu à répondre à la question que les acteurs de Hollywood ont fini par poser tout haut : qui doit dire, et à qui, qu’une expérience n’a jamais été tournée ?

