Home Luxe et IAIA et enfants : la preuve remplace la promesse

IA et enfants : la preuve remplace la promesse

by pascal iakovou
0 comments

Le 29 mai, à Paris, les ministres du numérique du G7 ont signé un texte commun sur la protection des mineurs en ligne — une première. Trois semaines plus tard, à Évian, la question n’est plus de savoir si l’enfance doit être protégée de l’intelligence artificielle, mais comment le prouver.

En 1959, l’ingénieur suédois Nils Bohlin met au point la ceinture de sécurité à trois points. Volvo, qui détient le brevet, choisit de l’ouvrir à l’ensemble de l’industrie automobile sans contrepartie : un constructeur abandonne volontairement un monopole pour que la sécurité devienne une norme partagée plutôt qu’un avantage commercial. Soixante-sept ans plus tard, sur la scène de Viva Tech, cette anecdote a resurgi dans la bouche de Stéphie Herlin, membre de l’équipe fondatrice de KORA Benchmark — premier référentiel indépendant et open source mesurant l’impact des modèles d’intelligence artificielle sur les enfants. Le parallèle n’est pas anodin : il dit ce qui sépare une déclaration d’intention d’une preuve technique.

Ce que vingt-six risques révèlent

KORA a soumis 39 modèles et onze applications à plus de 100 000 conversations simulées, évaluées sur 26 critères de risque définis avec une trentaine d’experts de la protection de l’enfance. Résultat : un score moyen de 39 %. L’écart entre les acteurs est large — de six à 70 % selon les systèmes testés. Un constat plus inattendu encore, selon Stéphie Herlin : la sécurité de certains modèles a reculé avec le temps, alors même que leurs capacités progressaient. Une explication tient en une phrase : ce qui n’est pas mesuré ne s’améliore pas.

C’est le même principe que défend Camille François, présidente fondatrice de ROOST (Robust Open Online Safety Tools), organisation qui développe des outils ouverts de modération et de détection. Sa comparaison, elle aussi empruntée à l’automobile : vendre une voiture en disant « je crois qu’il y a une ceinture, peut-être qu’elle fonctionne » serait jugé inacceptable par tout régulateur. Appliqué aux plateformes numériques destinées aux enfants, ce standard de preuve reste, pour l’instant, l’exception plutôt que la règle.

Le Détail. Le G7 numérique, sous présidence française, a réuni ses ministres le 29 mai 2026 à Paris avant le sommet d’Évian. Le texte adopté — premier corpus commun de principes pour un espace numérique plus sûr pour les mineurs — a été rejoint par des pays partenaires du G7, dont le Kenya, le Brésil, l’Égypte, l’Inde et la Corée du Sud.

La diplomatie comme façon de prouver

Pour Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, l’enjeu dépasse la seule restriction d’accès : il s’agit de poser, par la loi, des garde-fous opposables — vérification d’âge non intrusive, interdiction sans exception de la génération de contenus pédocriminels par IA, conception protectrice dès l’origine des produits. Clara Chappaz, ambassadrice pour le numérique et l’intelligence artificielle depuis décembre 2025 après avoir occupé ce même portefeuille ministériel, porte ce corpus de principes dans les enceintes diplomatiques, du Japon à la Corée jusqu’au Kenya, où la question de la protection de l’enfance en ligne a trouvé une place inattendue à l’agenda d’un forum économique consacré à l’investissement africain.

En France, une étude de l’Observatoire de la parentalité numérique publiée en février révèle que 74 % des parents soutiennent l’interdiction des réseaux sociaux avant quinze ans — un chiffre que les ministres citent désormais comme mandat plutôt que comme pari politique. Le même panel rapporte un constat plus fin, recueilli auprès des adolescents eux-mêmes : nombre d’entre eux n’attendent qu’une chose pour quitter une plateforme — que leurs amis la quittent en même temps. L’algorithme, en somme, retient parfois plus solidement que la volonté de l’utilisateur ou celle de ses parents.

Ce qui reste à mesurer

Aucun des intervenants n’a prétendu détenir une réponse définitive sur les effets de l’intelligence artificielle conversationnelle sur le développement des enfants. La recherche scientifique, rappelle Stéphie Herlin, demande du temps que l’urgence politique ne lui accorde pas. Ce qui peut être exigé dès maintenant, en revanche, c’est l’accès aux données : sans elles, des dizaines de millions de mineurs continuent de converser chaque jour avec des systèmes dont l’impact reste, par construction, invérifiable.

La ceinture de sécurité a fini par devenir un standard imposé par la loi, après avoir été un choix. L’intelligence artificielle destinée aux enfants suivra-t-elle la même trajectoire — de la preuve volontaire à la norme contraignante — ou la mesure restera-t-elle un argument parmi d’autres dans une course que l’on dit, par ailleurs, sans frontières ?

image 9 1

Related Articles