Quand la porcelaine prend la mer : Ginori 1735 et la logique du décor total

by Pascal Iakovou
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À bord d’Evrima, le yacht de 190 mètres lancé en octobre 2022 par The Ritz-Carlton Yacht Collection, trois espaces extérieurs viennent d’être entièrement redessinés selon une grammaire chromatique empruntée à Ginori 1735. Ce n’est pas une opération de communication. C’est un changement de doctrine.


Le secteur du yachting de luxe s’est longtemps distingué par la sobriété de ses intérieurs — bois clairs, toiles beiges, neutralité calculée. Ce que propose la Ginori Terrace rompt avec cette convention : chaque espace reçoit une palette nommée et documentée. Le Pool House du pont 5 adopte l’Azzurro — rayures bleu ciel et turquoise sur bains de soleil, parasols et linge d’extérieur. Le restaurant méditerranéen Mistral, au pont 8, s’allume en Mandarino : corail, orange et blush. La Marina, au niveau de l’eau, brûle en Zafferano — ambrés et reflets safran. Chaque couleur porte un nom de catalogue, chaque textile est dessiné sur mesure. Ce n’est plus de l’ameublement de bord, c’est une scénographie totale.

La collection Il Viaggio di Nettuno, signée par le peintre et illustrateur britannique Luke Edward Hall, structure le décor du pont 8 : créatures marines fantastiques, figures mythologiques, aplats chromatiques intenses sur arts de la table, verrerie et luminaires. Hall, dont le travail navigue entre illustration de presse et objets de collection, apporte à cet espace une cohérence de registre que les prestataires habituels de la croisière de luxe ne savent pas produire.


Ce que cette collaboration révèle tient moins au résultat visuel qu’à la logique qui l’a produit. Ginori 1735, manufacture florentine fondée en 1735 et rattachée au groupe Kering depuis 2013, développe depuis plusieurs années une stratégie d’extension qui dépasse la porcelaine de table : hospitality concepts, partenariats hôteliers, projets d’architecture intérieure sous le label Cafè Ginori. Le yacht est la prochaine surface disponible — et l’une des plus contraignantes. Concevoir pour la mer suppose de travailler avec des textiles résistants aux embruns, des palettes testées à la lumière directe, des matériaux dont le poids et la fixation sont soumis aux réglementations maritimes. Le fait que Ginori ait dessiné les textiles sur mesure plutôt que d’adapter une ligne existante indique que ce partenariat n’est pas opportuniste.

Du côté d’Evrima, la démarche est symétrique. Après l’obtention de la distinction Forbes Five-Star par Ilma en septembre 2024 — une première dans le secteur de la croisière — et l’inauguration de Luminara en juillet 2025, la flotte Ritz-Carlton Yacht Collection compte désormais trois navires. À cette échelle, la différenciation ne peut plus reposer uniquement sur le ratio personnel-passager ou la qualité gastronomique. L’identité visuelle devient un argument d’acquisition à part entière, un critère de choix pour un esthète qui connaît déjà les standards de service et cherche une cohérence d’atmosphère.

Mehdi Benabadji, CEO de Ginori 1735, formule cet alignement sans détour : « l’hospitalité de luxe comme extension naturelle de notre savoir-faire, où le design enrichit l’expérience du voyage et du partage. » Ce n’est pas une déclaration de circonstance. C’est la description d’un marché en train de se recomposer, où les Maisons historiques — anciennement cantonnées à l’objet — deviennent des opérateurs d’ambiances complètes.


La prochaine question n’est pas de savoir si d’autres manufactures vont suivre Ginori sur les océans. Elle est de savoir ce que devient la notion d’espace neutre à bord d’un yacht quand chaque pont adopte une signature aussi précise qu’un plateau de tournage. Le décor total a une limite : il peut transformer un voyage en scénographie, et une scénographie en vitrine. La ligne est fine, et Ginori 1735 vient de la tracer en pleine mer.

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