Quand une maison choisit de déconstruire l’emblème qui la définit, deux lectures sont possibles. La première est défensive : le motif s’essouffle, il faut le rafraîchir. La seconde est offensive : le motif est suffisamment ancré pour absorber une réinterprétation sans se dissoudre. La collection Été 2026 de la Maison ETRO — fondée à Milan en 1968 avec le Paisley comme boussole graphique — appartient sans ambiguïté à la seconde catégorie.
Le Paisley, rappelons-le, n’est pas un motif milanais. Il a traversé trois continents avant d’arriver Via Spartaco : né dans la vallée de la Kachemiris, reproduit par les tisserands de Paisley en Écosse au XIXe siècle, popularisé dans les années 1960 par le mouvement psychédélique, puis approprié par Gimmo Etro qui en fit le langage visuel d’une maison textile fondée sur l’édition de tissus d’ameublement. Cette généalogie nomade est précisément ce qui intéresse ETRO en 2026 : non pas le motif comme signature figée, mais comme matière vivante, transmissible, réinterprétable.
La collaboration avec Tabby Booth, artiste britannique formée à Central Saint Martins, est la décision éditoriale la plus précise de cette saison. Booth travaille à Falmouth, en Cornouailles, dans un atelier ouvert sur la mer. Sa technique de prédilection est le sgraffito — un procédé de grattage de surface qui révèle les couches sous-jacentes, privilégiant le trait sur la perfection. Son vocabulaire : bestiaires, figures primitives, mythologie marine, animaux stylisés que l’on dirait extraits d’un manuscrit insulaire du VIIIe siècle. Sur les caftans, kimonos et ensembles pyjama de la collection, ce lexique rencontre le Paisley : la volute caractéristique se voit peuplée de créatures, décadrée, épaissie. Le motif ne disparaît pas — il accueille.
Sur le plan textile, la collection documente un attachement aux fibres naturelles et à leurs contraintes de fabrication. Du côté féminin : le sangallo sur duchesse (broderie ajourée sur satin de soie, dont la tenue à la main exige un support à grammage élevé), le fil coupé (technique de tissage où les fils de trame sont sectionnés pour créer des effets de velours discontinu), le crêpe de Chine (torsion de fil particulièrement forte qui génère la surface légèrement granuleuse caractéristique). Ces trois matières supposent des savoir-faire de tissage distincts — ce que le dossier signale sans développer, mais que l’inventaire lui-même rend lisible.
Détail : le tissu Arnica. C’est sur ce jacquard Paisley qu’ETRO construit sa collaboration avec Globe-Trotter, maison britannique dont la fibre vulcanisée — brevetée en 1901, fabriquée par superposition de feuilles de papier, coton et pulpe de bois pressées à chaud et à froid — est le seul matériau de coque encore en production dans la bagagerie de luxe mondiale. Les coins sont en cuir tanné végétal fourni par la tannerie J&FJ Baker dans le Devon — la dernière de son type en Grande-Bretagne. L’écusson « Since 1968 » inscrit sur les valises marque la date de fondation d’ETRO, qui coïncide avec l’adoption massive du Paisley dans la culture populaire occidentale. Ce n’est pas une coïncidence décorative.
Pour la collection homme, la direction est moins expérimentale mais cohérente : lin, coton, mélanges soie-laine dans une palette ocre-violet-bleu qui évoque les terres sèches de l’Anatolie plutôt que la fraîcheur méditerranéenne habituelle. Les espadrilles en daim à semelles en jute et bordures en cuir sont la pièce la plus discrète du vestiaire masculin — et peut-être la plus juste, dans sa façon de réunir deux savoir-faire artisanaux sans chercher à les hiérarchiser.
Ce que cette collection propose, au fond, c’est une grammaire du nomadisme qui ne se résume pas à un fantasme d’île volcanique. ETRO a toujours su que le Paisley était un motif de route — né du commerce des épices, stabilisé par l’industrie textile écossaise, immortalisé par le rock. En confiant sa réinterprétation à une artiste de Cornouailles formée à la gravure sur couche, la Maison choisit non pas de moderniser son héritage mais de le remettre en circulation. C’est une différence qui compte.




























