Il y a des hôtels qui construisent des chambres thématiques. The Fife Arms, lui, a reconstitué une archéologie.
La nouvelle chambre qui vient d’ouvrir dans l’ancienne aile familiale de cet hôtel victorien de Braemar est construite autour d’une prémisse rare : Gabrielle Chanel n’a jamais séjourné ici, mais elle a laissé des traces partout en Écosse — dans les tissus, dans une maison de la vallée de la Cassley, dans les carnets d’une pêcheuse passionnée de mouche. Ce que Russell Sage Studio a fait, c’est remonter ces fils jusqu’à leur source.
Le tweed arrive en premier. Vert et bordeaux, confectionné par la Manufacture de Linton, filature du Cumberland que Chanel découvrit en 1928 et qui resta l’un de ses fournisseurs réguliers jusqu’à la fin de sa carrière. La matière n’est pas là pour l’anecdote : elle structure le registre chromatique de la pièce entière, depuis les tentures jusqu’au capitonnage de la tête de lit. À Linton, on tisse encore selon des techniques mécaniques Jacquard héritées du XIXe siècle, avec des fils de laine et de soie qui produisent cette texture à la fois dense et légèrement irisée que les couturières de la rue Cambon reconnaîtraient.
Le second fil conducteur est Rosehall House, moins connue. Cette demeure du Sutherland, que le duc de Westminster fit acquérir au début des années 1920, fut décoré par Chanel elle-même — une des rares interventions documentées de la créatrice dans l’architecture d’intérieur. Le papier peint de la chambre s’inspire des motifs végétaux qu’elle y avait retenus. La tête de lit et le mobilier sont peints dans ce que Russell Sage Studio appelle un style « chinoiserie écossaise » — terme qui dit bien l’hybridation que pratiquait Chanel entre les références orientales de son appartement parisien et les palettes terreuses du Nord.
Détail — Le lustre central est en forme d’épis de blé, motif récurrent du 31 rue Cambon, appartement de Chanel à Paris. Ce même immeuble, dont la façade donne sur la rue et l’entrée de la Maison sur le faubourg Saint-Honoré, contenait dans ses salons des gerbes en bronze doré que l’on retrouvait dans ses bijoux dès les années 1930.
L’accès lui-même est conçu comme un sas de déchiffrage. Une porte en trompe-l’œil — référence directe aux miroirs biseautés de l’appartement parisien, qui démultipliaient l’espace sans jamais en donner les limites — dissimule l’entrée. Le camélia, fleur dépourvue d’odeur que Chanel portait précisément pour ne pas interférer avec les parfums qu’elle créait, est brodé sur le tissu de revêtement et répété en discret motif sur le papier peint.
La baignoire en cuivre, installée dans une alcôve voûtée, renvoie moins au vocabulaire victorien qu’aux bains de pêche écossais : ces petites constructions de pierre qui bordent encore certaines rivières de l’Aberdeenshire, où l’on se réchauffait entre deux lancers. La salle de bain, noir et blanc, est la seule concession à la iconographie Chanel la plus connue — mais elle fonctionne ici comme un épilogue, pas comme un titre.
The Fife Arms appartient au groupe Artfarm, fondé en 2014 par Iwan et Manuela Wirth, co-fondateurs de la galerie Hauser & Wirth. Depuis l’ouverture de l’hôtel en 2019, le groupe a développé une méthode reconnaissable : chaque espace est traité comme une exposition permanente, où les œuvres d’art dialoguent avec l’architecture d’origine plutôt que de la supplanter. La chambre Chanel suit cette logique à la lettre : Russell Sage Studio n’a pas produit un décor commémoratif, mais une relecture stratigraphique — couche par couche, de la manufacture au motif, du motif au lieu.
En janvier 2026, Artfarm a ouvert Chesa Marchetta à Sils Maria, en Engadine. Les Alpes succèdent aux Cairngorms, mais la méthode reste la même : ancrer chaque lieu dans un récit de territoire qui précède l’hôtel et lui survivra.
À Braemar, la chambre est accessible à partir de mille euros la nuit. Ce qui s’achète n’est pas un hommage. C’est une hypothèse sur ce que Chanel aurait peut-être fait si elle avait eu à meubler ce coin précis d’Écosse — à deux heures de Rosehall, par les mêmes routes à moutons.










