Il existe deux façons d’inscrire le temps dans un champagne. La première, celle que Castelnau pratique depuis cent ans, consiste à laisser le vin dormir sur ses lies — immobile, patient, accumulant la complexité dans l’obscurité des caves de Reims. La seconde est son exact contraire : la solera, méthode héritée du Jerez, où la cuve ne se ferme jamais tout à fait. Chaque année, une proportion de vin nouveau entre, égale au volume soutiré. Le temps n’y stagne pas — il circule.
La Solera 9.3 est née de cette contradiction assumée. Initiée avec le millésime 2009 par Carine Bailleul, Cheffe de Caves de Champagne Castelnau, puis rajeunie à partir du tirage 2017, elle réunit plusieurs millésimes dont le 2018 constitue l’apport le plus récent. La majorité des vins qui la composent a bénéficié d’onze ans d’affinage en cuves — non pas sur lies, comme l’exige la tradition de la Maison, mais en élevage dynamique, en contact permanent avec les générations successives.
Détail technique La solera, dite aussi réserve perpétuelle, fonctionne sur un principe de vases communicants : le volume soutiré chaque année est exactement compensé par un apport de vin jeune. Le liquide en cuve n’est donc jamais figé dans un millésime unique — il est une moyenne mobile, une somme de campagnes dont la proportion de chacune diminue mathématiquement avec le temps. Le 2009, s’il est encore présent dans la Solera 9.3, n’y figure plus qu’à l’état de trace.
Carine Bailleul décrit le résultat non comme une cuvée mais comme une archive vivante : « La déguster, c’est consulter un album de famille où figurent plusieurs générations. C’est retrouver les aînés, millésimes plus anciens qui apportent la mémoire, aux côtés des jeunes générations, millésimes plus récents et agiles. » Ce qu’elle surnomme le « mille-feuille aromatique » tient moins à la richesse du profil — notes d’ananas, de cacao, d’abricot sec, de poivre blanc — qu’à cette superposition de vitesses dont les strates restent perceptibles à la dégustation.
Ce que la Solera 9.3 interroge, c’est une question plus large que Castelnau pose à l’ensemble de l’appellation : dans quelle mesure le champagne peut-il être autre chose qu’un instantané ? La méthode traditionnelle fixe une année, parfois deux. La solera, elle, refuse la clôture. Elle est moins une cuvée qu’un processus — un organisme qui se nourrit de lui-même sans jamais se répéter.
Que Castelnau propose cette année un coffret réunissant les trois itérations — 9.1, 9.2 et 9.3 — tient d’une logique de démonstration. Les trois bouteilles ne sont pas des millésimes successifs au sens ordinaire du terme ; elles sont les états d’un même flux à des moments différents. Une façon, peut-être, d’inviter le lecteur à voir dans le verre non pas un produit achevé, mais un temps encore en train de se faire.

