Dans le verre, tout commence par une lumière. Non pas celle, attendue, des bulles en suspension, mais une clarté presque tranchante, traversée de reflets émeraude. Ce détail, souvent relégué à la description sensorielle, dit pourtant l’essentiel : ici, le Chardonnay n’est pas arrondi, il est tendu.
La cuvée Blanc de Blancs de la Maison Thiénot s’inscrit dans cette tradition champenoise où le cépage unique devient un outil d’écriture. Cent pour cent Chardonnay, issu majoritairement de la Côte des Blancs, il convoque un territoire dont la craie n’est pas une métaphore mais une réalité géologique. Cette craie, friable, poreuse, agit comme une réserve hydrique et thermique. Elle ralentit, régule, contraint la vigne. Le vin qui en naît garde cette empreinte : une verticalité, une tension presque saline.
Mais la lecture ne s’arrête pas là. L’assemblage introduit des Chardonnay du Vitryat et de la Montagne de Reims, notamment Trépail et Villers-Marmery. Des zones moins systématiquement associées au Blanc de Blancs, mais qui apportent ici un contrepoint. Là où la Côte des Blancs impose la ligne, ces terroirs ajoutent une matière plus souple, une forme de rondeur dès l’attaque.
Ce jeu d’équilibre se retrouve en dégustation. Le nez s’ouvre sur des agrumes nets, citron en tête, prolongés par une sensation minérale qui évoque la craie fraîche — non pas une abstraction, mais une odeur sèche, presque poussiéreuse. En bouche, l’attaque est directe. L’effervescence n’envahit pas, elle accompagne. Elle reste fine, dynamique, sans excès de pression. La finale, elle, s’étire sur une impression de pureté persistante, comme si le vin cherchait à s’effacer derrière sa structure.
Ce positionnement dit quelque chose du moment actuel en Champagne. Depuis une quinzaine d’années, une partie des maisons — historiques comme plus récentes — s’éloigne des profils boisés ou démonstratifs pour revenir à des expressions plus lisibles du terroir. Le Blanc de Blancs devient alors un terrain d’expérimentation privilégié. Non pour séduire immédiatement, mais pour construire une relation dans le temps, notamment à table.
La dimension gastronomique, souvent évoquée mais rarement analysée, prend ici un sens concret. Les accords suggérés — gougères, poissons, desserts aux agrumes — ne relèvent pas du registre décoratif. Ils prolongent la logique du vin : gras mesuré, acidité structurante, aromatique précise. Un cabillaud nacré ou un saumon grillé, relevé d’une huile citronnée, fonctionnent non par contraste mais par continuité.
Derrière cette cuvée, il y a aussi une histoire relativement récente dans le paysage champenois. Fondée en 1985 par Alain Thiénot, la maison s’est construite sur une connaissance fine des réseaux de vignerons et sur l’acquisition progressive de parcelles. Une approche moins patrimoniale que stratégique, qui explique en partie la liberté dans les assemblages. Aujourd’hui, la génération suivante — Garance et Stanislas Thiénot — prolonge cette logique, tout en développant une dimension œnotouristique à Reims, avec l’ouverture d’un lieu dédié et, à terme, d’un hôtel cinq étoiles.
Dans ce contexte, le Blanc de Blancs agit comme une pièce de positionnement. Non pas une démonstration de puissance, mais un exercice de précision. Une manière de rappeler que, dans le Champagne contemporain, la question n’est plus seulement celle du style, mais de la lisibilité.
Et que parfois, la fraîcheur n’est pas une sensation. C’est une construction.

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