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Sergio Soldano, ou la résurrection comme méthode

by pascal iakovou
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Une maison italienne fondée en 1968, rachetée en 2024, présentée à New York en 2026. Ce que ce retour dit d’une certaine idée du luxe comme patrimoine réactivable.

Il y a dans le monde de la mode une catégorie d’objets que personne ne sait vraiment nommer. Pas les maisons actives, pas les archives muséales — quelque chose entre les deux : les maisons dormantes. Dormantes depuis suffisamment longtemps pour que leur nom soit devenu abstrait, dissocié de toute collection récente, de tout vestiaire réel. Sergio Soldano, fondée à Gênes en 1968, appartient à cette catégorie depuis plusieurs décennies. Elle vient d’en sortir.

Le 11 février 2026, à Printemps New York, Giovanni Premoli et Dario Di Bella ont présenté la collection Automne/Hiver 2026-2027 sous le nom de la maison. 77 pièces de prêt-à-porter, 27 accessoires. Ville de présentation : non pas Milan, non pas Paris — New York. Lieu : un boudoir Art Déco au deuxième étage d’un grand magasin français dans le Financial District de Manhattan. La mise en scène dit déjà quelque chose.


Gênes comme argument

Le choix de Gênes comme fil conducteur de la collection n’est pas anecdotique. La ville est la ville natale de Sergio Soldano — le designer original, aujourd’hui âgé. Deux des cinq chapitres de la collection y font directement référence : The Rolli Palaces (les palazzi des Rolli, inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco) et The Time of Sinopia, inspiré des dessins préparatoires de fresques et des détails architecturaux de la Via XX Settembre. La sinopia — ce tracé à l’ocre rouge sur l’enduit frais, première esquisse avant la fresque définitive — est ici transposée en imprimé sur soie. La technique de transfert utilisée : impression à l’huile sur toile, puis report sur tissu noble. C’est un procédé artisanal qui donne à chaque pièce une légère irrégularité, une texture qui n’est pas celle de l’impression numérique.

Ce choix technique mérite attention. Premoli le formule ainsi : « La mémoire devient vision, et l’héritage se traduit à travers une facture élevée, des formes nouvelles et des matières nobles. » La formulation est celle d’un communiqué, mais la décision de fabrication qu’elle décrit est concrète : plutôt que de numériser des archives et de les imprimer sur satin, la maison reproduit un geste de peintre — la toile comme matrice, la soie comme destination.

Détail — Le motif de l’anémone en cuir artisanale, qui traverse la collection comme signature, est fabriqué à la main. L’anémone est choisie pour sa symbolique de résilience et de renaissance — une fleur qui repousse après avoir été coupée à ras. Le choix n’est pas purement décoratif : dans le vocabulaire de la maison, il signale l’intention du retour.


Le paradoxe de la résurrection

La question que pose ce retour est structurelle, et les directeurs créatifs ont le mérite de ne pas l’esquiver entièrement. Premoli dit explicitement : « Ce n’était pas notre intention de référencer le passé à travers des formes ou des silhouettes littérales. » Autrement dit : il n’y a pas eu de défilé d’archives, pas de réédition des robes géométriques des années soixante-dix qui ont fait la renommée de Soldano. Les silhouettes sont nouvelles. Seul le nom demeure.

C’est là que le débat commence. Une maison est-elle un nom, une méthode, ou une continuité de personnes ? Sergio Soldano — le designer — est crédité dans le communiqué comme « Maestro », mais n’est pas présenté comme directeur créatif. La maison a été rachetée en 2024 par Desire Holding Group, un groupe dont l’activité principale est la gestion de licences de fragrance. Le retour se fait donc sous un nom historique, avec une direction créative entièrement nouvelle, financé par un opérateur de licences, présenté hors d’Italie.

Ce modèle n’est pas unique dans le luxe contemporain. Il ressemble à d’autres résurrections récentes — Schiaparelli, Courrèges, Pucci — où le patrimoine d’une maison est traité comme capital créatif réactivable plutôt que comme continuité vivante. Ce qui distingue Sergio Soldano de ces cas, c’est l’absence de stratégie de mise en scène de l’archive : pas de citations formelles, pas de rééditions. Le pari est plus risqué — et plus honnête.


La vraie question que pose cette collection n’est pas « est-elle bonne ? » — il faudrait voir les pièces, toucher les matières, vérifier que la sinopia sur soie tient à la lumière et au port. Elle est : est-ce qu’un nom suffit à fonder une légitimité ? Et si ce n’est pas le nom, qu’est-ce qui reste de Sergio Soldano quand Sergio Soldano ne dessine plus ? Premoli et Di Bella n’ont pas répondu à cette question. Ils ont commencé à la poser.

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