Il y a des collections qui ne font qu’exister, et d’autres qui signalent quelque chose. La Bold Collection de Juliette has a gun est de celles-là. Non pas parce qu’elle est plus intense ou plus opulente — le communiqué le dit, avec une certaine élégance — mais parce qu’elle révèle où regarde désormais la parfumerie niche française. Et ce qu’elle voit, c’est l’Orient.
Vingt ans de pistolet, et maintenant ?
Romano Ricci a fondé Juliette has a gun en 2005 avec une idée simple et subversive : proposer de la parfumerie de niche là où elle n’existait pas encore vraiment — accessible sans être banale, provocante sans être vulgaire. La « gun girl » était née. Vingt ans plus tard, le marché a changé. L’espace niche est saturé de nouvelles maisons, de nouveaux nez, de nouvelles histoires. Le consommateur de parfum a mûri, affiné son vocabulaire olfactif, comparé les sillages. Et les marchés les plus dynamiques — Golfe, Moyen-Orient, Asie du Sud-Est — ont des codes olfactifs qui ne doivent rien à l’esthétique aquatique des années 90 ni à la sobriété florale de la parfumerie parisienne traditionnelle.
Romano Ricci le dit lui-même, entre les lignes de son texte de présentation : « l’industrie a beaucoup évolué depuis nos débuts. On y trouve de plus en plus d’aficionados du Parfum à la connaissance pointue et à la recherche d’excellence et de précision. » Ces aficionados sont aussi bien à Dubaï qu’à Paris, à Séoul qu’à Milan. La Bold Collection est, en partie, une réponse à ce déplacement tectonique.


L’Orient comme boussole créative
Ce qui frappe, à la lecture des quatre nouvelles fragrances, c’est la cohérence de leur orientation. La collection ne se disperse pas. Elle affirme une direction : les matières nobles de la parfumerie orientale, revisitées dans un cadre formel français.
Madeleine Impériale est l’exemple le plus explicite de cette collision culturelle : l’accord madeleine (pâtisserie française iconique, proustienne par excellence) rencontre le safran doré et l’oud, deux piliers de la parfumerie arabe. Le flacon dit « quand la pâtisserie française rencontre la culture orientale » — mais ce qui se passe dans le jus va plus loin que le syncrétisme marketing. L’orange sanguine en ouverture, vive et méditerranéenne, s’efface pour laisser place à une profondeur orientale assumée. Le sillage n’est pas une fusion timide. Il est déclaratoire.





White Spirit explore une tension plus moderne. Jasmin sambac et tubéreuse en ouverture — fleurs blanches d’une élégance classique — puis l’irruption de l’Amber Extreme et de l’Ambroxan, deux molécules qui donnent cette profondeur sèche et magnétique si caractéristique des parfumeries du Golfe. Le nom « White Spirit » joue sur la transparence, mais le résultat est d’une densité toute orientale. Oil Fiction va plus loin encore dans l’assomption : tubéreuse, safran, ambre, vanille, patchouli — une pyramide qui ne serait pas dépaysée dans les souks des Émirats. Seule Liquid Illusion, autour de l’iris et de l’héliotropine, reste dans une tradition résolument européenne. Comme pour rappeler, avec tact, d’où l’on vient.





« Tout est permis » : une permission que Romano Ricci s’accorde à lui-même
Dans sa note accompagnant la collection, Romano Ricci écrit : « les découvertes accidentelles et les virages créatifs inattendus sont les bienvenus. » C’est une façon élégante d’annoncer une rupture. La Bold Collection n’est pas une simple extension de la gamme existante. Elle constitue un recentrage identitaire : la maison se libère d’une image peut-être trop calibrée — la provocation accessible, le flacon pistolet reconnaissable entre mille — pour aller vers quelque chose de plus ambitieux dans sa conception du sillage.
Le mot « bold » ne signifie pas seulement « audacieux ». En parfumerie, il désigne aussi une signature qui ne se cache pas, qui ne cherche pas à se faire oublier. Les quatre fragrances sont construites pour durer, pour marquer la peau, pour créer une présence. Ce n’est pas la parfumerie de la retenue. C’est une parfumerie de l’affirmation — ce qui, curieusement, la rapproche davantage des traditions olfactives du Moyen-Orient que de la sobriété souvent revendiquée par la parfumerie parisienne contemporaine.
« Cette collection est une célébration de la Parfumerie pour ce qu’elle crée de plus beau : de la surprise et la poursuite du Sublime. » La phrase de Romano Ricci est belle. Elle dit aussi quelque chose de vrai sur l’état de la parfumerie en 2026 : le Sublime ne se trouve plus uniquement dans la légèreté, dans la transparence ou dans la fragrance « naturelle ». Il se trouve aussi dans la profondeur, dans la complexité moléculaire, dans les matières qui ont traversé des siècles et des continents.
Ce que la collection sent vraiment
La question, au fond, n’est pas de savoir si Juliette has a gun réussira ce virage. C’est de comprendre ce qu’il signale : que la parfumerie de niche française ne peut plus faire semblant d’ignorer les marchés qui représentent désormais une part déterminante de la consommation mondiale de parfum. La Bold Collection est sincère, travaillée, cohérente dans sa vision. Elle sent bon — vraiment bon.
Mais elle sent surtout son époque.
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