La mode indépendante cherche depuis plusieurs saisons à reformuler ce que « campagne » veut dire. Chez Matières Fécales, la réponse prend la forme d’un album de famille élargi — mais un album dont chaque membre travaille, crée, performe.
Pour SS26, Hannah et Steven Raj ont choisi de photographier non des mannequins, mais les gens qui peuplent leur quotidien professionnel. Lola, performeuse de cabaret installée à Paris, occupe depuis plusieurs saisons le rôle de muse officielle de l’atelier. Jev, lui, développe les collections aux côtés des deux fondateurs — sa présence à l’image n’est pas un casting, c’est une documentation. Ce déplacement — du modèle-écran vers le collaborateur visible — dit quelque chose de précis sur l’économie de la création indépendante : la frontière entre faire et représenter s’y efface systématiquement.
La démarche n’est pas nouvelle dans l’absolu. Depuis les années 1990, certaines maisons ont compris que l’image la plus défendable est celle qui ne ment pas sur ses origines. Ce qui change ici, c’est l’intentionnalité déclarée : Hannah et Steven Raj ne présentent pas leur cercle proche comme un casting alternatif — ils l’affirment comme la matière première du projet. La communauté précède la collection ; la collection en est la traduction.
Steven Raj a formulé cette logique clairement lors de la présentation de la campagne : « L’idée de la collection a commencé par plonger profondément dans ce que la beauté signifie pour nous. L’expression de son individualité par Hannah était le point de départ. » La démarche part donc d’un portrait singulier — celui de Hannah — pour s’ouvrir vers un dialogue collectif. La pièce de vêtement devient, dans cet espace, un objet de transmission plutôt que de projection.
Ce type de casting a des implications qui débordent le symbolique. Pour une maison indépendante, photographier ses collaborateurs réduit le coût de production tout en renforçant la cohérence narrative. C’est une économie de l’authenticité — mais une économie réelle, pas seulement rhétorique. Elle suppose que les personnes photographiées soient lisibles par l’acheteur potentiel : assez proches de lui pour qu’il se reconnaisse, assez distinctes pour qu’il aspire.
Matières Fécales travaille dans cet espace depuis sa fondation. Le nom lui-même est un programme : nommer l’engrais avant la fleur, désigner la matière brute plutôt que le résultat poli. La campagne SS26 tient ce fil. Ce que Lola et Jev incarnent à l’image n’est pas la beauté-vitrine — c’est la beauté-processus, celle qui se construit dans les répétitions de cabaret et les réunions de développement, pas dans les studios aseptisés.
La question que pose ce choix pour la saison qui vient : est-ce que le marché — distribution, presse spécialisée, acheteurs multi-marques — est prêt à lire une campagne comme un document de travail ? Ou continue-t-il d’attendre l’image fantasmée du vêtement porté par quelqu’un qu’on ne connaîtra jamais ? La réponse variera selon les marchés. En Europe du Nord et dans les circuits concept-store, ce type d’image fonctionne déjà. Aux États-Unis, la lisibilité reste plus incertaine.
Pour l’instant, Matières Fécales tient sa ligne. C’est peut-être cela, la cohérence : ne pas changer d’images quand on change de saison.

















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