À quelques encablures de la côte dalmate, trois îles croates ont fait un choix devenu rare en Méditerranée : interdire purement et simplement la circulation automobile. Silba, Zlarin et Prvić ne se visitent qu’à pied, à vélo ou en kayak.

Silba, ou la marche comme seule vitesse
Surnommée « l’île piétonne », Silba ne compte aucune route carrossable. Les visiteurs empruntent les sentiers qui traversent l’île pour rejoindre des criques sauvages, pratiquent le paddle ou le kayak dans des eaux translucides, et achèvent la journée depuis la tour Toreta, emblème de Silba d’où l’on observe le coucher de soleil sur l’Adriatique. L’absence de moteur ne relève pas ici d’une contrainte logistique mais d’un choix assumé, qui façonne le rythme de toute une économie locale tournée vers la nature.
Zlarin et la mémoire du corail
Zlarin doit sa notoriété à un patrimoine plus ancien que le tourisme lui-même : celui du corail, dont l’île a longtemps vécu la pêche et la transformation. Un musée du corail y conserve cette mémoire, et des artisans continuent d’y perpétuer un savoir-faire de taille et de sertissage transmis de génération en génération. Les chemins bordés de pins, praticables à vélo, mènent à des criques préservées où le snorkeling permet d’explorer des fonds marins protégés de tout trafic maritime lourd.

Prvić, entre villages historiques et mémoire d’inventeur
Plus confidentielle, Prvić se compose de deux villages, Prvić Luka et Šepurine, reliés par des ruelles que l’absence de voitures rend intégralement praticables à pied. L’île abrite un centre mémorial consacré à Faust Vrančić, inventeur et lexicographe originaire de l’île, dont les travaux du XVIIe siècle sur les mécanismes et les ponts suspendus continuent d’attirer un public curieux d’histoire des techniques. Les sentiers de randonnée qui ceinturent l’île offrent des panoramas sur l’archipel de Šibenik, point de départ logique pour qui souhaite prolonger l’exploration vers les îles voisines.
Une autre définition du luxe insulaire
Ce que ces trois îles ont en commun dépasse la simple absence de bitume : elles incarnent une définition du voyage où la lenteur n’est pas subie mais recherchée. À l’heure où le slow tourisme s’impose comme critère de choix pour une partie croissante des voyageurs, la rareté de ces destinations tient moins à leur beauté — la Dalmatie n’en manque pas — qu’à leur capacité à imposer une friction : celle de devoir marcher, pédaler ou pagayer pour atteindre chaque crique, chaque village, chaque point de vue.
Cette friction change la nature même du séjour. Sans voiture, la distance entre deux points ne se mesure plus en minutes de trajet mais en effort physique et en temps disponible : une plage à quarante minutes de marche n’est plus un simple arrêt sur un itinéraire, elle devient une destination en soi, choisie plutôt que traversée. L’échelle de ces îles — suffisamment petites pour se parcourir intégralement en une journée, suffisamment vastes pour ménager des zones réellement isolées — explique en partie pourquoi ce modèle a pu s’y maintenir là où d’autres destinations ont cédé, au fil des décennies, à la pression de l’automobile.

Trois échelles pour une même idée
Silba, Zlarin et Prvić ne se ressemblent pourtant pas. La première mise sur le paysage et la baignade ; la deuxième sur la mémoire d’un artisanat, celui du corail, qui aurait pu disparaître avec l’industrialisation de la pêche ; la troisième sur un patrimoine bâti et savant, incarné par la figure de Faust Vrančić. Cette diversité suggère que l’absence de voiture n’est pas, à elle seule, un argument touristique : elle fonctionne comme un cadre, à l’intérieur duquel chaque île a pu préserver une identité distincte plutôt que de converger vers une offre balnéaire standardisée.
Silba, Zlarin et Prvić sont accessibles uniquement par liaison maritime depuis la côte dalmate ; une fois à terre, aucun véhicule à moteur n’y circule, à l’exception des services d’urgence.
Face à la pression touristique qui pèse sur les destinations méditerranéennes les plus fréquentées, ces trois îles esquissent un modèle alternatif où la préservation du patrimoine naturel et la qualité de l’expérience de voyage se confondent. Reste à savoir si cette rareté pourra résister à l’attrait croissant qu’elle suscite, sans perdre ce qui en fait précisément la valeur.
