À Ibiza, l’ancien bordel qui a réécrit la grammaire de la fête

by PASCAL IAKOVOU
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Treize chambres, un ancien bordel en périphérie d’Ibiza, transformées en installation d’art permanente et en épicentre de la scène clubbing des années 1990. Trente ans plus tard, le lieu devient mémoire écrite : The Motel: High Times in 90s Ibiza, publié le 31 juillet par Velocity Press.

Une acquisition improbable

Au tout début des années 1990, la soirée Manumission remplit à saturation son club d’origine, le KU Club, épicentre gay de l’île. Le succès pousse ses fondateurs, Mike et Claire Manumission, vers une acquisition plus radicale : un ancien bordel de treize chambres à la périphérie d’Ibiza. Rebaptisé The Motel, l’endroit devient un espace hybride, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, entre installation artistique et centre névralgique de la fête.

Le Motel comptait treize chambres ; chacune fonctionnait comme un décor autonome, changé et réinventé au fil des soirées par Mike et Claire Manumission eux-mêmes, dans une logique plus proche de la scénographie que de la simple décoration événementielle.

Une liste qui dit l’époque

Le nom Manumission signifie littéralement « affranchissement de l’esclavage ». Dans les soirées, les invités disposaient d’une liberté totale, avec pour seule règle de ne blesser personne. La presse, elle, en était bannie, ce qui a nourri la légende du lieu davantage qu’une couverture médiatique classique n’aurait pu le faire. Le Motel a vu passer, entre autres, Kate Moss, Claudia Schiffer, Jean Paul Gaultier, Irvine Welsh, Primal Scream et Howard Marks, tandis que la cabine était tenue par des noms devenus depuis des références absolues du DJing : Carl Cox, Fatboy Slim, Pete Tong, Armand Van Helden, Norman Jay, Alfredo.

D’un lieu disparu à un objet éditorial

C’est cette matière, restée jusqu’ici essentiellement orale, que Claire Manumission couche sur le papier dans The Motel: High Times in 90s Ibiza, publié le 31 juillet 2026 par Velocity Press, en édition reliée et numérique. Le texte n’est pas présenté comme un simple recueil d’anecdotes de soirée, mais comme le récit d’une histoire d’amour entre Claire et Mike, doublé d’un témoignage de première main sur une communauté et une forme de liberté collective aujourd’hui difficile à recréer à cette échelle.

Ce que la mémoire écrite change

Les lieux de nuit disparaissent presque toujours sans laisser d’archive : la fête, par nature, ne se documente pas. Ce qui rend Le Motel singulier n’est donc pas seulement ce qui s’y est passé, mais le fait qu’une de ses actrices centrales choisisse, trente ans plus tard, de lui donner une forme fixe. À l’heure où l’industrie de la nuit cherche à recréer artificiellement de l’« expérience immersive », Le Motel rappelle qu’il en existait déjà une version radicale, sans storytelling ni scénographie importée — treize chambres et une liberté totale.

Reste à savoir ce que ce texte déplacera dans la mémoire collective d’Ibiza, et si d’autres, parmi les acteurs de ces années-là, oseront à leur tour transformer le souvenir en archive.

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