Home Art de vivreKeramos : quand la table relit l’Antiquité au Louvre

Keramos : quand la table relit l’Antiquité au Louvre

by pascal iakovou
0 comments

La boutique du Louvre n’ajoute pas ici un souvenir de musée à la longue économie des objets dérivés. Avec Keramos, imaginée avec l’artiste-sérigraphe Blandine Imberty, elle travaille une idée plus discrète : faire passer un motif antique de la vitrine archéologique à la table contemporaine, sans le figer dans la citation savante.

Le point de départ est précis. Les collections de céramiques grecques, étrusques et romaines du Louvre appartiennent au département des Antiquités grecques, étrusques et romaines, qui réunit des œuvres issues des civilisations antiques du bassin méditerranéen, de l’époque néolithique au 6e siècle de notre ère.   Dans la Galerie Campana, longue enfilade de neuf salles longeant la Seine, des milliers de vases composent un panorama de la céramique grecque antique.   C’est moins un décor qu’un alphabet : profils de vases, silhouettes, lignes brunes, figures, réserves, fragments de récits.

Blandine Imberty en retient la structure plus que l’apparat. Son trait, vif et volontairement lisible, transpose la mémoire des vases dans une grammaire graphique destinée à l’usage quotidien : assiettes à dessert en grès, assiettes à pain de quinze centimètres, serviettes, nappe, torchon, menus, marques-places, ronds de serviette, marques-verres, carnet de recettes. L’ensemble déplace l’Antiquité vers un territoire domestique, celui de la table dressée, du repas, de la conversation. Après tout, nombre de ces formes anciennes furent d’abord des objets d’usage avant de devenir des œuvres regardées derrière verre.

Le titre Keramos donne la clef. Le terme renvoie au grec keramos, désignant la terre du potier, le vase d’argile ou la poterie, racine qui donnera le champ lexical de la céramique.   L’appellation évite donc l’effet décoratif pur : elle ramène la collection à la matière, à l’argile, à cette intelligence très ancienne du feu, de la forme et de la surface.

Ce qui intéresse dans cette collaboration tient à son changement d’échelle. Le musée conserve, classe, documente. L’artiste traduit, simplifie, réactive. Le motif antique ne devient pas un pastiche ; il est repris comme une cadence. Dans cette circulation, la sérigraphie joue un rôle juste : technique de l’aplat, de la couleur franche, de la répétition contrôlée, elle permet de passer d’un héritage archéologique à un langage immédiatement reconnaissable. Blandine Imberty, qui crée sous le nom Carnet Chouette, revendique une papeterie artisanale imprimée en sérigraphie dans son atelier parisien ; son site précise que les créations graphiques y sont imprimées à Paris.   Son atelier-boutique de Montmartre est également présenté comme le lieu où sont conçus, produits et numérotés ses carnets en série limitée.  

La fabrication suit cette logique d’ancrage européen : accessoires papier imprimés à Paris, textile fabriqué en France, céramique produite au Portugal. Le détail compte. Il empêche l’objet de basculer dans la simple évocation muséale et lui donne une cohérence matérielle. Les serviettes et la nappe en coton, le torchon en sergé, les assiettes en grès composent une collection pensée pour être manipulée, lavée, posée, déplacée. Une culture de table, non une vitrine miniature.

La phrase confiée par l’artiste — « Ces œuvres m’émerveillent par leur finesse, leur inventivité et leur beauté intemporelle » — dit quelque chose de la rencontre, même si l’intérêt éditorial se situe ailleurs : dans la manière dont un musée accepte que son patrimoine circule par des objets modestes, sans perdre sa densité. Le luxe, ici, n’est pas dans la préciosité. Il est dans la médiation. Faire entrer l’Antiquité dans une nappe de coton ou une assiette en grès suppose une forme de confiance : celle de croire qu’un motif ancien peut encore travailler notre œil, à condition de ne pas le sanctuariser.

La collection Keramos rappelle ainsi une évidence parfois oubliée : les objets archéologiques furent, avant leur entrée au musée, des compagnons de gestes. Ils contenaient, versaient, servaient, accompagnaient les repas, les rites, les échanges. Les faire revenir à la table n’est donc pas une fantaisie contemporaine. C’est presque un retour à leur première intelligence.

Cette publication est également disponible en : English (Anglais)

Related Articles