Home Food and WineOjo Bangkok : La translation du feu mexicain à 76 étages

Ojo Bangkok : La translation du feu mexicain à 76 étages

by pascal iakovou
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L’ascension conditionne le palais. S’installer à la table d’Ojo, au soixante-seizième étage du The Standard Bangkok Mahanakhon, exige d’abord de rompre avec le sol. Le trajet vertical agit comme un sas perceptif : la densité sonore de la rue s’efface pour laisser place à une abstraction. À cette altitude, la capitale thaïlandaise n’est plus une accumulation de détails urgents, mais une simple surface lumineuse. Le repas commence dans cette mise à distance, bien avant la lecture de la carte.

L’espace, pensé par l’architecte Ou Baholyodhin, refuse pourtant la neutralité clinique souvent d’usage dans les tours de verre. Il assume une saturation chromatique volontaire. Les lignes courbes, les matériaux denses et les teintes puisées dans la culture latino-américaine influencent physiquement le rythme du service et l’acoustique de la pièce. La terrasse prolonge cette logique en réintroduisant l’air ambiant. L’hygrométrie de Bangkok et le vent d’altitude viennent modifier en temps réel le comportement thermique des cuissons.

C’est dans cet environnement sous tension que le chef Francisco Ruano déploie sa grammaire. Le fondateur de la table Alcalde ne cherche pas à reproduire un héritage mexicain littéral qui perdrait son sens sous d’autres latitudes. Il opère une translation stricte. Le squelette technique originel de sa cuisine — l’acide, le piment, le gras — est recalibré pour s’ancrer dans le contexte asiatique. L’assiette s’organise autour d’un triptyque fonctionnel. Le cru, travaillé sur des poissons de ligne et des agrumes, installe la tension. Le rôti, exécuté par le feu ou la braise, apporte une densité immédiate. Le relevé, enfin, n’agit jamais comme une démonstration de force, mais comme un amplificateur permettant de lier les éléments entre eux.

Cette mécanique trouve son point de fuite dans une confrontation chimique. La profondeur apportée par les grillades à haute température est systématiquement découpée par des agents acides précis — jus de citron vert pressé minute, vinaigres artisanaux ou fermentations. Cette scission empêche la saturation du palais et maintient la lisibilité de la matière première.

L’exigence de cette structure technique permet à la Maison d’être mobile. L’introduction du format hybride « Amigos de Ojo », initié avec le chef Paolo Vitaletti, illustre cette flexibilité. Le brunch n’y est pas traité comme une déclinaison diurne de la carte, mais comme une zone d’expérimentation où les sensibilités extérieures viennent tester la solidité de l’ossature mexicaine.

À soixante-seize étages au-dessus de Bangkok, l’ancrage terrien disparaît. Ne reste que la rigueur du geste.

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