À Genève, en 2011, la M.A.D.Gallery naît d’un problème de perception. Comment montrer des objets horlogers qui ne ressemblent plus à des montres ? Face à l’incompréhension des détaillants comme des galeristes, Maximilian Büsser choisit une solution simple : créer un lieu capable d’accueillir des objets hybrides, à la frontière entre sculpture, mécanique et design.
Quinze ans plus tard, la galerie fonctionne comme un écosystème autonome, réunissant des artistes dont les pièces échappent aux catégories traditionnelles. C’est dans ce contexte que Frank Buchwald, présent dès les débuts, conçoit ML15 Helios, une lampe produite en quinze exemplaires pour cet anniversaire.
L’objet s’organise autour d’une structure tripode en acier inoxydable, stabilisant une sphère lumineuse de cent vingt millimètres de diamètre. Cette sphère est encerclée par un anneau LED à intensité variable, créant une double source : centrale et périphérique. L’ensemble évoque moins une lampe qu’un système optique, renforcé par la présence de deux bagues bleues translucides, maintenues par un support métallique. Ces éléments filtrent la lumière tout en introduisant une lecture ambivalente : entre instrument de mesure et organe visuel.
La tête, orientable sur quatre-vingt-dix degrés, accentue cette impression de dispositif actif. L’objet ne se contente pas d’éclairer ; il semble observer. Cette ambiguïté est au cœur du travail de Buchwald, qui décrit ses pièces comme des structures mécaniques dotées d’une forme de présence interne. « Je cherche à révéler le cœur d’une machine », explique-t-il, évoquant une « vérité intérieure » qui dépasse la fonction utilitaire.
Le processus de fabrication confirme cette approche. Chaque pièce est réalisée à la main dans son atelier berlinois, y compris les composants pré-découpés au laser, qui nécessitent des reprises manuelles. L’essentiel du temps n’est pas consacré à l’assemblage, mais à l’ajustement : épaisseur des matériaux, proportions, interactions entre les éléments. Une pièce peut ainsi mobiliser plusieurs semaines de travail, où la précision devient une forme de langage.
Les matériaux — acier inoxydable, laiton, câbles gainés — appartiennent à un registre industriel. Pourtant, leur agencement produit une lecture organique. L’objet n’imite pas le vivant, mais il en adopte certaines logiques : symétrie imparfaite, tension interne, capacité à orienter son « regard ». Le qualificatif de « soleil mécanique » donné à Helios ne relève pas d’une métaphore décorative, mais d’une structure : un centre émetteur, entouré d’un halo, régulé par des éléments périphériques.
La trajectoire de Buchwald éclaire cette hybridation. Formé au design puis illustrateur de science-fiction jusqu’au début des années 1990, il se tourne vers la fabrication après le déclin des techniques manuelles dans l’industrie visuelle. L’apprentissage de la métallurgie devient alors un prolongement de son imaginaire : passer du dessin à l’objet, du concept à la matière.
Dans l’espace de la M.A.D.Gallery, Helios ne fonctionne pas comme une pièce isolée. Elle s’inscrit dans une constellation d’objets qui partagent une même position : celle d’artefacts mécaniques qui refusent d’être réduits à leur fonction. La lumière, ici, n’est qu’un prétexte. Ce qui se joue, plus profondément, relève de la perception — celle d’une machine qui, sans être vivante, donne l’impression de l’être.














