Cent trente et un ans après sa fondation rue Marbeuf, la Maison Berluti introduit dans sa collection Automne/Hiver 2026 deux techniques qui méritent qu’on s’y arrête : une patine à trois pigments fondus et un marquage en caoutchouc moulé à travers le cuir. Deux gestes, deux réponses différentes à la même question sur la matière.
Berluti n’a jamais été une maison de chaussures. C’est une maison de cuir — nuance capitale. Depuis 1895, quatre générations de cordonniers ont travaillé à Paris à domestiquer la peau animale, à en comprendre les résistances, à en prolonger le vieillissement selon des procédés transmis et raffinés. La collection Automne/Hiver 2026, intitulée « The Art of Composition », reformule cette tradition en y introduisant deux innovations techniques distinctes.
La Fiamma : trois couleurs, un cuir
La technique baptisée Fiamma — flamme, en italien — consiste à fondre trois pigments distincts dans la patine appliquée sur le cuir. Le résultat n’est pas un dégradé au sens industriel du terme : c’est une hybridation chromatique où chaque ton porte en lui la mémoire des deux autres. Les zones de transition ne sont pas calculées ; elles résultent du geste du patineur, de la viscosité des pigments, de la température de l’atelier. Deux vestes Un Jour de la collection en portent la version la plus visible cette saison.
La patine Berluti n’est pas une nouveauté — elle constitue depuis des décennies l’une des signatures les plus identifiables de la Maison, appliquée notamment sur le cuir Venezia tanné en Toscane. Ce que la Fiamma ajoute, c’est une complexité chromatique jusqu’alors absente du vocabulaire de la Maison : là où la patine traditionnelle approfondit une teinte unique, la Fiamma en superpose trois. Le résultat varie selon l’incidence de la lumière, ce qui fait de chaque pièce une surface en mouvement permanent.
DÉTAIL — Cuir Venezia
Le cuir Venezia, tannage végétal toscan, est le support historique des patines Berluti. Sa structure ouverte absorbe les pigments en profondeur et développe une patine vivante à l’usage. C’est sur ce même support que la technique Fiamma est appliquée — la qualité du cuir conditionne directement la lisibilité des trois tons fondus.
La rétro-injection : le caoutchouc traversant le cuir
La seconde technique concerne les sacs de la ligne Fly. Sur la face inférieure de chaque modèle, un motif Scritto — l’écriture cursive inventée par Alessandro Berluti à la fin du XIXe siècle, présente sur l’ensemble des productions de la Maison — est moulé en caoutchouc par rétro-injection directement à travers la surface en cuir. Le procédé consiste à injecter le caoutchouc sous pression depuis le revers, en le forçant à traverser le cuir pour former un relief en face externe. La couche ainsi obtenue est à la fois protectrice et amortissante.
Ce choix technique est cohérent avec la ligne Fly dans son ensemble. Les sacs sont doublés en nylon ripstop — tissu conçu à l’origine pour remplacer la soie dans la fabrication des parachutes, dont la trame en grille empêche la propagation des déchirures — et fabriqués en Piuma calfskin, un veau à finition satinée que la Maison décrit comme aussi souple que le Venezia. Le tout forme un objet pensé pour encaisser un usage quotidien intensif sans que la structure n’en soit affectée.
Le Fly 48h et le Fly 72h, les deux formats de la ligne, sont conçus pour être portés en bandoulière, en sac porté-épaule ou à la main. Les formats correspondent à des usages distincts : le 48h pour le quotidien urbain, le 72h comme bagage cabine. Le sac 1 Jour de Plus, autre nouveauté de la saison, adopte quant à lui une construction latérale architecturée — deux compartiments latéraux dont le volume est ajustable par serrage de boucles sur les côtés — et un cuir Seta à grain dense.
Ce que la matière dit de l’intention
En 1895, Olga Berluti ouvre un atelier de chaussures sur mesure à Paris. En 2026, la Maison qui porte son nom moulé du caoutchouc à travers le cuir et fond trois pigments dans une même patine. Ce n’est pas une rupture — c’est l’aboutissement logique d’une maison qui a toujours considéré le cuir non comme un support neutre, mais comme un matériau vivant susceptible d’être travaillé, traversé, transformé.


























