Pour ses vingt ans, Etat Libre d’Orange choisit de ne pas célébrer sa propre histoire. La Maison regarde beaucoup plus loin, vers Uruk et l’Épopée de Gilgamesh. *Uruk Chronicles*, signé par le parfumeur Jordi Fernandez chez Givaudan, transforme un récit de quatre millénaires en architecture olfactive. L’exercice pourrait facilement verser dans l’habillage culturel ; il devient plus intéressant lorsqu’on observe comment le parfum organise réellement ce passage du solaire au minéral.
La composition est construite comme un déplacement. En tête, la fraise, la mandarine et Ebelia installent une ouverture volontairement fruitée. Le cœur fait apparaître un accord safran, l’iris et Pomarose. Le fond s’assombrit avec le cypriol, le cèdre et la tonka. Cette progression sert le récit de Gilgamesh : l’abondance et la puissance initiales laissent place à une quête plus grave, confrontée à la mortalité.
La référence mésopotamienne se poursuit dans le flacon. L’étiquette reprend des signes inspirés des tablettes cunéiformes suméro-akkadiennes et des fresques antiques. Le vert profond choisi pour le verre renvoie moins à une reconstitution archéologique qu’à une idée de territoire fertile, entre forêts sacrées et vallées fluviales. Le dispositif assume donc une part d’imaginaire : il ne prétend pas reproduire Uruk, mais fabriquer un fragment contemporain de mémoire.
C’est là que l’Objet dépasse le simple thème. Depuis sa création à Paris en 2006, Etat Libre d’Orange a souvent utilisé la parfumerie comme médium narratif. Ici, le parfum ne se contente pas de baptiser une senteur d’un nom ancien ; il mobilise un parfumeur identifié, une structure olfactive lisible et un packaging cohérent avec le récit. *Uruk Chronicles* rejoint la collection Orange Extraordinaire, en flacon de cent millilitres proposé à deux cent quarante-cinq euros, avec une sortie annoncée en septembre 2026.
Reste une question plus large. À mesure que la parfumerie de niche multiplie les références historiques, mythologiques et artistiques, la frontière entre profondeur culturelle et décor savant devient plus exigeante. *Uruk Chronicles* a pour lui une construction suffisamment précise pour éviter le simple exercice de style. Mais sa portée dépendra aussi de ce que la Maison choisira de documenter : les matières, leurs origines, les choix techniques de formulation et la manière dont Jordi Fernandez a traduit cette histoire en proportions plutôt qu’en symboles.
Le parfum est peut-être l’un des rares Objets de luxe capables de faire sentir une époque sans prétendre la restituer. Encore faut-il que l’imaginaire reste soutenu par la matière.








