Il y a une tension particulière qui réside dans le silence artificiel des espaces de travail modernes, une suspension du temps entre deux lumières fluorescentes où l’esprit cherche inlassablement une issue. C’est précisément dans cet interstice, cette zone grise de la routine quotidienne, que la créatrice Shueh Jen-Fang a choisi d’ancrer le récit de sa collection Printemps-Été 2026 pour Jenny Fax. Loin des podiums spectaculaires, la mise en scène opte pour une radicalité clinique : un bureau simple, dix tables, et des mannequins assis, absorbés ou absents, rejouant la chorégraphie statique de la vie administrative.
Cette saison, la maison délaisse l’exploration de l’adolescence awkward pour s’attaquer à un autre lieu de confinement normatif : l’open space et ses échappatoires secrets. Le point de départ est d’une banalité désarmante, celle des pauses toilettes au bureau, identifiées ici comme les ultimes bastions de liberté individuelle dans un environnement contraint. Dans ces espaces limités, réduits à quelques mètres carrés de carrelage, l’imaginaire se déploie par contraste, autorisant des pensées étranges, ludiques, voire des fantasmes interdits qui n’auraient pas droit de cité devant un écran d’ordinateur.
La force de la présentation réside dans ce refus du mouvement perpétuel. En figeant ses modèles à leur poste de travail, certains travaillant, d’autres perdus dans leurs pensées, Jenny Fax matérialise le concept de « zone out » — ce décrochage mental nécessaire à la survie psychique en milieu corporate. Le vêtement devient alors le véhicule de cette dissidence intérieure, une projection textile de ce qui se passe dans la tête quand le corps est contraint à l’immobilité. Ce n’est pas une célébration du travail, mais une ode à la résistance silencieuse de l’esprit qui s’évade par la fenêtre, transformant la monotonie ambiante en un terrain de jeu mental inattendu.
L’approche sociologique de Shueh Jen-Fang confirme ici sa capacité à déceler la poésie dans le trivial. En isolant ces micro-moments de liberté, elle souligne une vérité contemporaine : le véritable luxe n’est peut-être plus l’oisiveté affichée, mais la capacité à préserver un jardin secret, aussi étrange soit-il, au cœur même de la machine productive.
















