La maison nippo-italienne présente à Paris une collection qui rompt avec le volume pour explorer la légèreté structurelle — un virage qui en dit long sur l’évolution du vêtement technique vers le vestiaire.
Il y a, dans l’histoire de Tatras, une tension fondatrice. La maison naît en 2006 de la volonté de Masanaka Sakao de faire dialoguer deux cultures de la précision : celle du Japon, obsédé par l’ajustement, et celle de l’Italie, gardienne des matières. Le nom lui-même — emprunté aux monts Tatras, chaîne qui traverse la Pologne et la Slovaquie — désigne un troisième territoire : celui où le duvet est récolté, trié, certifié. Chaque pièce en duvet de la maison utilise du duvet d’oie blanche polonais classé « CLASS1 » par l’IDFL (International Down and Feather Testing Laboratory), la plus haute distinction existante pour un garnissage — un ratio de 90 % duvet, 10 % plumes, assemblé à la main en Pologne. Ce n’est pas un détail marketing. C’est le socle technique sur lequel tout repose.
Le tissu avant le style
Pour ses modèles phares, Tatras source ses draps extérieurs chez Loro Piana — laine Super 150 mêlée de soie, le même type de tissu qu’un costume sur mesure de Savile Row. La particularité réside dans le calcul du garnissage : plutôt que de gonfler les chambres de duvet pour obtenir le volume rassurant d’une doudoune alpine, les patrons sont travaillés avec des pinces — technique tailleur dite « darts » — qui sculptent la silhouette sans sacrifier la rétention thermique. C’est de l’ingénierie textile, pas de la mode.
Paris, un espace industriel, des pièces suspendues
Pour l’automne-hiver 2026, Tatras a choisi Paris et un dispositif de présentation qui mérite qu’on s’y arrête. Pas de défilé, pas de mannequins. Un espace industriel adouci par des cloisons en tissu, des vêtements suspendus dans le vide, que le visiteur découvre en circulant. Le format emprunte davantage à la scénographie muséale qu’au calendrier de la mode — ce qui, pour une maison dont la notoriété reste confidentielle en Europe malgré trois boutiques à Tokyo et une à Ginza inaugurée fin 2024 avec l’artiste Giovanni Leonardo Bassan (protégé de Michèle Lamy, responsable du mobilier chez Rick Owens), constitue un choix de positionnement délibéré.
La palette comme grammaire
La collection déploie une gamme chromatique resserrée : vert militaire, brun, taupe, beige, ponctués de marine profond et de noir. Quelques accents — un rouge à lèvres, un olive — apparaissent comme des réminiscences. Les constructions réversibles, les fermetures à boutons-boucles, les panneaux de nylon interrompant une veste en fausse fourrure : chaque détail technique fonctionne comme une articulation discrète entre registres — le sportswear et le vestiaire, l’utilitaire et le tactile.
Encadré — Détail
Garnissage : duvet d’oie blanche polonais CLASS1 (90/10). Tissu extérieur des modèles signatures : laine Super 150 et soie, filature Loro Piana. Production : Pologne. Fondation : 2006, Milan, par Masanaka Sakao. Concept : « in everywhere » — fonctionnel, raffiné, singulier.
Ce que raconte cette collection, au fond, c’est moins un « nouveau chapitre » — qu’une clarification. Tatras, vingt ans après sa création, semble vouloir cesser d’être perçue comme une marque de doudounes pour devenir ce qu’elle a toujours construit en silence : une maison de vêtements d’extérieur où la technique sert le geste, pas l’inverse. Le marché européen, où Moncler règne et où des acteurs comme Herno ou Moorer occupent le créneau du chic discret, sera le vrai terrain d’épreuve de cette ambition.































