Avec « De tout Cœur », Pierre Marcolini déplace le rituel de la Saint-Valentin du couple vers l’individu. Un geste commercial en apparence, une mutation culturelle en substance.
Il y a quelque chose de révélateur dans le positionnement choisi par la Maison Pierre Marcolini pour sa collection Saint-Valentin 2026. Là où l’industrie de la confiserie a passé un siècle à construire le chocolat comme preuve d’amour — toujours destiné à l’autre, jamais à soi — le chocolatier bruxellois propose une inversion radicale : « L’amour de soi, c’est peut-être la plus belle forme d’amour ». La formule pourrait sembler anecdotique. Elle cristallise en réalité une transformation profonde du luxe alimentaire et de ses codes affectifs.
Car pendant des décennies, la Saint-Valentin a fonctionné sur un modèle simple : l’objet chocolaté comme véhicule du sentiment amoureux. On ne s’achetait pas de chocolat pour soi le 14 février. On le recevait, ou on l’offrait. Le plaisir gustatif était secondaire ; ce qui comptait, c’était le geste. Le packaging rouge et or, le ruban, la boîte en forme de cœur — autant de signaux codés pour dire « je pense à toi ». Le chocolat lui-même importait peu. Il suffisait qu’il soit là, enrobé dans son rôle de messager sentimental.
Ce que Pierre Marcolini propose avec « De tout Cœur » — cinq ganaches aux colorants naturels issus de poudres de fruits et légumes, disponibles du 9 janvier au 20 février — c’est une sortie de ce schéma. Les chocolats ne sont plus présentés comme des cadeaux obligatoires mais comme des objets de plaisir autonome. « À partager, à offrir, ou à savourer rien que pour soi », précise le communiqué. Cette dernière option, loin d’être une simple clause de style, constitue le cœur du repositionnement. Elle légitime l’achat pour soi-même d’un produit historiquement codé pour l’autre.
On pourrait y voir un simple élargissement de cible marketing — toucher les célibataires, les déçus du couple, ceux qui refusent la pression commerciale de la Saint-Valentin. Ce serait une lecture exacte mais incomplète. Car ce qui se joue ici dépasse la stratégie de conquête : c’est la redéfinition même de ce que signifie le luxe alimentaire en 2026. Moins un attribut social (prouver son amour, afficher son statut) qu’une pratique intime (se faire plaisir, s’écouter, prendre soin de soi).
Cette mutation n’est pas propre à Marcolini. Elle traverse l’ensemble du secteur du luxe, de la joaillerie qui parle désormais d’« empowerment » à la maroquinerie qui célèbre l’achat « pour soi » plutôt que le cadeau reçu. Mais dans le cas du chocolat de Saint-Valentin, le déplacement est particulièrement visible parce qu’il rompt avec un rituel centenaire. Acheter un Birkin pour soi en 2026 ne choque personne. S’offrir une boîte de chocolats en forme de cœur le 14 février reste, pour beaucoup, un aveu d’échec sentimental. D’où l’importance du discours qui accompagne l’objet.
Pierre Marcolini l’a compris : pour rendre acceptable l’achat de chocolat de Saint-Valentin pour soi-même, il faut transformer le sens du geste. Pas une consolation, mais une affirmation. Pas un repli, mais une priorité assumée. Le vocabulaire employé dans la collection « De tout Cœur » est à cet égard révélateur : « se reconnecter à ses émotions », « savourer l’instant », « se rappeler qu’il est important de s’aimer aussi soi-même ». On est loin du registre romantique traditionnel. On est dans le champ lexical du bien-être, du développement personnel, de la bienveillance envers soi.
Reste à déterminer si cette mutation reflète une évolution des comportements ou si elle participe à les fabriquer. Probablement les deux. Car si les maisons de luxe alimentaire repositionnent leurs produits vers l’individu plutôt que vers le couple, c’est qu’elles ont détecté un glissement dans les pratiques de consommation. Mais en le légitimant par le discours et en l’institutionnalisant par l’offre commerciale, elles accélèrent et amplifient ce qui n’était peut-être qu’une tendance minoritaire.
Ce qui est certain, c’est que le chocolat de Saint-Valentin n’est plus tout à fait ce qu’il était. Pendant un siècle, il a été l’objet qui disait « je t’aime ». Désormais, il peut aussi être celui qui dit « je m’aime ». Le glissement est mineur en apparence. Il est considérable dans ses implications culturelles. Car il révèle une société où le soin de soi n’est plus l’exception mais la norme, où le plaisir individuel prime sur la performance sentimentale, où le luxe se définit moins par ce qu’on donne que par ce qu’on se permet.




















