Home ModeFashion WeekAELIS et l’Atelier de Moulage : quand la couture emprunte aux collections nationales

AELIS et l’Atelier de Moulage : quand la couture emprunte aux collections nationales

by pascal iakovou
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Sofia Crociani collabore avec les mouleurs du Grand Palais pour intégrer des fragments de plâtre à ses robes. Le Musée du Luxembourg, premier musée public de France, accueille pour la première fois un défilé de mode.


L’atelier que les visiteurs ne voient pas

L’Atelier de Moulage des Ateliers d’Art du Grand Palais existe depuis 1794. Fondé sous l’égide du Louvre, il produit des reproductions en plâtre des sculptures antiques et classiques conservées dans les collections nationales. Ses artisans perpétuent une technique qui n’a pas fondamentalement changé depuis deux siècles : prise d’empreinte sur l’original, fabrication du moule, coulée du plâtre, finition. Ces tirages servent aux écoles d’art, aux musées de province, aux décorateurs et aux particuliers qui souhaitent posséder une Vénus de Milo sans déplacer l’original.

Sofia Crociani, fondatrice de la Maison AELIS, a découvert cet atelier lors d’une visite des Ateliers d’Art du Grand Palais – RMN. Elle y a vu autre chose qu’un conservatoire de techniques anciennes : un réservoir de formes et de textures exploitables dans le vêtement. La collection « Statuary », présentée lors de la semaine Haute Couture Printemps-Été 2026, résulte de cette rencontre.


Le drapé comme point de jonction

Le principe est simple dans son énoncé, complexe dans son exécution. Quatre robes de la collection intègrent des fragments de moulages en plâtre, spécifiquement les parties drapées de trois sculptures antiques : la Vénus de Milo, la Victoire de Samothrace et l’Athéna de Myron. Le plâtre n’est pas un élément décoratif appliqué sur le tissu. Il fait corps avec la construction du vêtement.

La Victoire de Samothrace prête son drapé à une robe en voile de satin de soie. Le fragment de plâtre, reproduisant les plis du chiton de la statue, s’insère dans la structure asymétrique du vêtement. Le volume du moulage dicte celui du tissu qui l’entoure. La Vénus de Milo inspire deux créations en tulle et mousseline de soie, où le drapé antique se prolonge dans les plis contemporains. L’Athéna de Myron devient une robe en satin duchesse triple épaisseur, la rigidité du tissu répondant à la densité du plâtre.

Détail technique Le satin duchesse triple désigne un tissage où trois fils de trame passent sous chaque fil de chaîne, produisant un textile lourd, structuré, capable de tenir des volumes sans armature. AELIS utilise des soies certifiées GOTS (Global Organic Textile Standard), garantissant une production biologique de la fibre et des conditions de travail encadrées dans les filatures.

L’effet recherché est celui du trompe-l’œil. À distance, la frontière entre statue et vêtement se brouille. Le plâtre, matériau froid et cassant, dialogue avec la soie, matériau souple et chaud. Le mouvement du corps révèle la nature de chaque élément : le tissu bouge, le plâtre reste fixe. Cette tension entre mobilité et immobilité constitue le ressort visuel de la collection.


Un lieu qui s’ouvre

Le choix du Musée du Luxembourg pour présenter cette collection n’est pas anodin. Inauguré en 1750, c’est le premier musée français ouvert au public, antérieur même au Louvre dans cette fonction. Il n’avait jamais accueilli de défilé de mode. Cette première s’inscrit dans un mouvement plus large : les institutions patrimoniales françaises, longtemps réticentes à prêter leurs espaces aux événements de mode, révisent progressivement leur position.

Le Louvre a ouvert la voie avec les défilés de Louis Vuitton dans la cour Carrée. Le Musée des Arts Décoratifs programme régulièrement des événements liés à la mode. Le Palais de Tokyo et le Centre Pompidou ont intégré le vêtement à leur programmation d’art contemporain. Le Musée du Luxembourg franchit un pas supplémentaire : il ne s’agit plus d’accueillir une rétrospective ou une exposition, mais un défilé en tant que tel, avec mannequins, public et temporalité événementielle.

Pour AELIS, dont le travail repose sur le dialogue entre patrimoine et création, l’emplacement valide le propos. Les robes intégrant des moulages du Louvre défilent dans un musée qui fut le premier à démocratiser l’accès aux collections nationales. Le geste est cohérent.


Les filoplumes et la mer sicilienne

La collection ne se limite pas au dialogue avec la sculpture antique. Un second axe de recherche explore le monde animal et marin. Les filoplumes sont des plumes filiformes, presque invisibles, situées à la base des plumes de contour chez les oiseaux. Leur fonction est sensorielle : elles détectent les variations de pression et de température, transmettant au système nerveux des informations qui permettent à l’oiseau d’ajuster son plumage en vol.

Sofia Crociani collabore avec Les Intéressants, atelier de joaillerie, pour créer des pièces intégrant ces filoplumes à des perles naturelles et des coquillages fossilisés. Ces derniers proviennent de Sicile, collectés par des pêcheurs et conservés par la créatrice. Le coquillage fossilisé, fragment géologique façonné par le temps, devient élément de parure, monté sur chaînes fines et associé aux perles.

Cette dimension naturaliste rappelle les cabinets de curiosités qui ont précédé les musées modernes. La collection mêle ainsi trois temporalités : l’Antiquité gréco-romaine (les sculptures), la préhistoire (les fossiles) et le présent (la couture). Le vêtement devient objet de médiation entre ces strates.

La collection « Statuary » pose une question que peu de maisons de couture abordent frontalement : que faire du patrimoine sculptural dans le vêtement contemporain ? La réponse d’AELIS passe par l’incorporation littérale du matériau muséal. Le plâtre entre dans la robe. C’est une proposition radicale, qui suppose une clientèle prête à porter des pièces fragiles, lourdes, impossibles à nettoyer par les voies conventionnelles. La couture, dans sa définition la plus exigeante, a toujours produit des vêtements qui résistent mal à l’usage quotidien. AELIS pousse cette logique jusqu’à son terme : ces robes sont des sculptures habitables, faites pour être vues autant que portées.


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