En intitulant « Junior » sa première collection de prêt-à-porter pour Maison Jean Paul Gaultier, le créateur néerlandais Duran Lantink ne ressuscite pas une ligne disparue. Il pose un acte de transmission, où le souvenir devient matière première.
Il y a, dans le choix de ce titre, quelque chose qui dépasse le clin d’œil. Junior Gaultier, ligne seconde lancée en 1988 et abandonnée en 1994, fut le terrain d’expérimentation d’un couturier alors au faîte de son insolence. Des pièces accessibles, imprégnées de l’énergie des clubs, conçues pour une génération qui ne demandait pas la permission. Duran Lantink, trente-huit ans, n’a pas connu cette époque en âge de la vivre. Mais il l’a absorbée.
Pour sa première collection de prêt-à-porter printemps-été 2026, présentée dans les sous-sols du Musée du Quai Branly, le nouveau directeur artistique de Gaultier déploie ce qu’il nomme un processus de « Duranification ». Les pièces se tordent, se transforment, surgissent ou disparaissent. Les rayures marinières deviennent illusions d’optique. L’imprimé tattoo sur tulle — signature historique de la maison — s’élève en relief. Des trompe-l’œil scintillants dessinent l’anatomie humaine à même les torses. Bordeaux, moutarde, bleu électrique : une palette qui évoque autant les années quatre-vingt-dix que l’Amsterdam des clubs clandestins.
Car c’est là, précisément, que se situe la clé de lecture. Lantink ne cite pas un livre de référence au hasard. Het RoXY Archief, 1988–1999, ouvrage de la photographe néerlandaise Cleo Campert, documente l’histoire du RoXY, club mythique d’Amsterdam qui façonna une ère d’hédonisme et de créativité débridée avant de disparaître dans un incendie en 1999. Moite, anarchique, stylisé dans sa désinvolture même. Jean Paul Gaultier y fut invité ; Duran Lantink, alors âgé de onze ans, n’y mit jamais les pieds. Mais la sensation resta gravée — transmise par les images, les récits, l’air du temps.
Cette collection procède ainsi par couches mémorielles. Elle convoque également John Giorno, poète et artiste américain disparu en 2019, dont les enregistrements hypnotiques accompagnent le travail de Lantink. Giorno, figure de l’avant-garde new-yorkaise, fondateur de Dial-a-Poem dès 1968, incarne une certaine idée de la transmission : la poésie comme flux continu, accessible à quiconque décroche le téléphone. La bande-son du défilé lui rend hommage, inscrivant la collection dans une filiation qui dépasse le vestiaire.
Le résultat questionne la notion même de succession créative. Depuis 2020, après le départ du fondateur, Maison Jean Paul Gaultier avait confié ses collections haute couture à des créateurs invités — Olivier Rousteing, Glenn Martens, Haider Ackermann, Ludovic de Saint Sernin. Un système nomade, rare dans le luxe, qui maintenait l’élan créatif sans fixer de cap. L’arrivée de Lantink, nommé directeur artistique permanent en avril 2025, stabilise ce format. Il hérite non seulement d’un vocabulaire formel — seins coniques, marinières, tulle tatoué — mais aussi d’une posture : celle de l’enfant terrible, du perturbateur joyeux.
Diplômé de la Gerrit Rietveld Academie et du Sandberg Instituut d’Amsterdam, lauréat du prix spécial ANDAM en 2023 puis du prix Karl Lagerfeld au concours LVMH en 2024, Lantink s’est fait connaître par des silhouettes qui manipulent le corps : rembourrages, découpes hasardeuses, volumes gonflés à l’hélium. Son approche, fondée sur l’upcycling et le collage, trouve chez Gaultier un terrain de résonance évident. Les deux créateurs partagent un même goût pour la distorsion des classiques, une même célébration de la surprise.
Reste la question que pose toute transmission : que conserve-t-on, que transforme-t-on ? Lantink compare l’expérience du défilé à une effluve de Le Male sur l’oreiller — « le rappel grisant de ce qui s’est passé la nuit dernière ». L’image dit tout : la mémoire comme trace olfactive, persistante mais insaisissable. Si cette collection s’appelle Junior, c’est peut-être parce qu’elle assume sa position de cadette, de recommencement. Un nouveau battement de cœur, dans un corps qui a déjà beaucoup vécu.























































